La fin des races? C'est sans doute un mirage. La société américaine n'est pas un melting pot, c'est une salade mixte: les groupes raciaux, même dans une ville apparemment aussi métissée que New York, se frôlent plus qu'ils ne se mélangent. Et pourtant, les Etats-Unis viennent de faire, très officiellement, un saut dans la fusion multiraciale. Un petit saut, mais il est peut-être historique. Le recensement réalisé l'an passé, et dont les premiers résultats ont été rendus publics lundi, permettait à chaque résident américain, en fonction de son histoire familiale, de choisir pour lui-même ou pour ses enfants plusieurs races. Ce n'était pas une obligation, c'était une proposition que 2,4% des recensés ont saisie. Pour les enfants de moins de 18 ans, la proportion monte à 4,2%.

Autrement dit, sur 281 millions d'Américains, près de 7 millions ne peuvent plus être rangés dans une seule colonne statistique: ils se réclament de deux ou plusieurs races. Si 823 personnes en ont même déclaré six, 8637 se reconnaissent dans cinq races différentes. Cette avant-garde multiraciale a ses héros: la chanteuse Maria Carey, Noire et Vénézuélienne par son père, blanche irlandaise par sa mère; et surtout le champion de golf Tiger Woods, qui se dit «cablinasian», né d'un père métissé de Blanc caucasien, de Noir, d'Indien américain, et d'une mère thaïlandaise d'origine chinoise.

Jusqu'au dernier recensement de 1990, chacun, métissé ou non, devait choisir l'une des six catégories proposées: Blanc, Noir ou Afro-Américain, Indien d'Amérique ou natif d'Alaska, Asiatique, natif d'Hawaï ou d'une île du Pacifique; tous les autres devaient cocher la rubrique «une autre race». Ce classement est demeuré, mais il a été affiné dans des sous-questions, et les recensés pouvaient cette fois donner des réponses multiples. Les différentes combinaisons possibles aboutissent à 63 catégories raciales, ou même à 126, puisqu'une première distinction est faite (ethnique et non raciale, dit le Bureau du recensement) ente les Hispaniques et les non-Hispaniques.

Sur près de sept millions d'Américains qui ont déclaré plus d'une race, près de 800 000 se disent Noirs et Blancs. Ils sont moins nombreux que les Blancs-Asiatiques, et que les Blancs-Indiens américains (1,1 million à peu près). Mais la plus grande partie des multiraciaux sont Blancs «et d'une autre race», en fait surtout des Hispaniques. Le recensement fait apparaître un quadruplement des mariages et des concubinages interraciaux par rapport à 1970: 2 millions à peu près aujourd'hui. Il y a bien sûr deux manières d'envisager ces chiffres. La fragmentation raciale de la société américaine demeure massive, puisque près de 98% de ses membres se réclament d'une seule race. C'est un fait statistique, biaisé un peu puisqu'une partie des Américains qui ont plusieurs sangs ont préféré, en répondant, s'en tenir à une seule catégorie.

Cependant, un sondage d'opinion qui vient d'être réalisé pour CNN et USAToday montre que 64% des Américains pensent que ce serait une bonne chose pour le pays si davantage d'entre eux se reconnaissaient comme multiraciaux plutôt qu'appartenant à une seule race. Et l'avant-garde des 7 millions du multiracialisme fait dire à Martha Farnsworth, directrice jusqu'en 1998 du Bureau du recensement, «que c'est le début de la fin de cette époque pendant laquelle les races ont joué un rôle prédominant dans notre vie publique».

Le recensement polyracial s'est pourtant heurté à des résistances, en particulier chez les Noirs. Des dirigeants de la communauté y ont vu une manœuvre pour diluer leur groupe et diminuer son poids dans le pays. Il faut savoir que les résultats du recensement sont pris en compte pour répartir 185 milliards de subventions fédérales aux groupes défavorisés, dans lesquelles les minorités sont fortement représentées. Ces chiffres sont également utilisés pour réaménager le découpage des districts électoraux, et les Noirs redoutent des manipulations et des distorsions. Ils font en particulier valoir – comme les démocrates – que le nombre des plus pauvres est sous-évalué, car les illégaux, qui entrent dans cette catégorie et appartiennent le plus souvent aux groupes minoritaires, tentent d'échapper au recensement. Cette zone grise du recensement est importante: elle est évaluée à 3,3 millions de personnes. Les Noirs ont une autre raison de se méfier des recenseurs. Ils observent que les Blancs sont tous rangés dans la même puissante catégorie (69% au lieu de 75% en 1990), qu'ils soient d'origine russe, italienne ou irlandaise; et si les Afro-Aaméricains ont du sang blanc dans les veines, c'est que le propriétaire abusait parfois de ses esclaves…