Mercredi matin, au cœur de la vielle ville de Bastia. Les terrasses de la place Saint-Nicolas sont peu à peu prises d'assaut par les touristes. A la mi-saison estivale, l'Ile de Beauté affiche complet. Soudain, toute l'attention est captée par des sirènes qui résonnent au loin. Nouvelle attaque terroriste? Non, ce ne sont que les véhicules de la voirie qui se précipitent vers le port.

Actes isolés

La hantise d'un nouvel attentat n'est pas fortuite. Pour la troisième journée consécutive, Corse Matin fait sa une avec l'explosion criminelle qui a ravagé l'Agence de développement économique de la Corse (ADEC) à Ajaccio dimanche dernier. Selon les dernières informations, les plastiqueurs – qui n'ont pas encore revendiqué leur forfait – ont utilisé une charge de 100 kilos d'équivalent dynamite qui en dit long sur leurs intentions. Et cette bombe a suivi d'assez près le double meurtre le 9 août de Jean-Michel Rossi et de son compagnon d'armes Jean-Claude Fratacci. Rossi venait de co-signer un livre iconoclaste sur le nationalisme corse, où il s'en prenait aux activités de certaines organisations clandestines et de leurs dirigeants. Les deux coups ont été portés en dépit d'une trêve en vigueur depuis décembre. Les premières craintes étaient qu'ils compromettent les processus de dialogue engagés entre le gouvernement français et les élus corses, y compris les nationalistes, et qu'ils replongent l'île dans le sang.

«On ne sait pas s'il s'agit d'une reprise de la violence ou d'un acte isolé. Mais les deux attentats peuvent être interprétés comme une volonté de déstabiliser le dialogue, estime André Paccou, militant corse de la Ligue des droits de l'homme. Mais attention, prévient-il, la Corse n'est pas en guerre civile et la volonté d'apaisement est plus importante que la volonté d'affrontement entre la République française et les nationalistes.»

Tout en rappelant que la vie quotidienne est calme à Bastia comme dans le reste de l'île, André Paccou insiste sur les violations des droits de l'homme à répétition commises dans l'île depuis trente ans. La législation antiterroriste laisse ainsi la porte ouverte à l'arbitraire: brutalités policières, détentions provisoires pouvant durer jusqu'à quatre ans, difficultés à travailler pour des avocats des détenus. Par ailleurs, le comportement clanique, le clientélisme, la corruption de la vie publique mais aussi les assassinats portent atteinte à la liberté fondamentale de l'homme. André Paccou est catégorique: la Corse vit à la marge de l'Etat de droit dans lequel les indépendantistes justifient leur action politique.

Afflux touristique

Très accueillant et disponible envers ses clients, le propriétaire d'un café en face du port de Bastia refuse de commenter les deux attentats ou le dialogue entre Paris et les élus corses. C'est Idris, le serveur marocain, qui explique: le café a été plastiqué par la mafia qui impose un racket aux commerces du coin. Le jeune immigré de 22 ans, qui a complété une formation de pâtissier, rêve d'ouvrir son propre bistrot. «Mais pas en Corse, dit-il. On échappe à une bande seulement en se payant la protection d'une autre bande rivale.»

Dans le même coin, un directeur d'hôtel se dit enchanté de l'afflux touristique, des continentaux en grande majorité. Il ne craint pas une reprise de la violence. Les deux récents attentats? «Qu'ils s'entre-tuent.» Il fait remarquer que le nationaliste Jean-Michel Rossi est tombé dans un règlement de comptes qui n'a rien à voir avec la politique. Selon lui, l'homme s'était fait de nombreux ennemis depuis des années. Un couple de touristes nantais interpellé par la conversation intervient et déclare que la violence dans l'île est le fait d'une minorité de personnes seulement.

En effet, selon un journaliste local, la population corse est peu concernée par les récents drames. Il ne voit pas le pays replonger dans la violence. Ce qui ne l'empêche pas d'être pessimiste sur le processus de Matignon: «Ce n'est pas que les Corses ne veulent pas en finir avec le chaos. Mais ils n'ont plus confiance dans la classe politique montée à Paris. Ils ont l'impression que les élus locaux, presque tous des affairistes recourant à la mafia pour leur survie politique, veulent conserver leurs privilèges et surtout s'assurer d'une amnistie personnelle en cas d'action judiciaire contre eux.»