Depuis la nuit du 15 juillet, le président Recep Tayyip Erdogan impute le coup d’État manqué à un imam septuagénaire du nom de Fethullah Gülen, exilé aux Etats-Unis, et au réseau tentaculaire qu’il aurait patiemment tissé, ces 40 dernières années, dans tous les organes de l’État. La grande purge a commencé dès le 16 juillet. A 2 heures du matin, alors que la tentative de putsch était encore en cours, plusieurs dizaines de soldats étaient placés en garde à vue.

Depuis, près de 19 000 personnes ont été arrêtées, dont 10 000 militaires. Sans attendre le moindre procès, le conseil des ministres a décidé par décret-loi – comme l’autorise l’état d’urgence, en vigueur pour trois mois – d’expulser de l’armée plus de 3000 soldats, dont près de la moitié des généraux et amiraux en poste avant le 15 juillet.

Une armée au commandement décimé

Cette armée engagée sur plusieurs fronts sensibles – à la frontière syrienne et dans le Sud-Est anatolien, où 17 soldats sont morts la semaine dernière dans des combats contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) – doit donc continuer ses missions sous un commandement décimé, dans un climat de suspicion tel que des camions et des blocs de béton entravent toujours l’entrée de plusieurs casernes, empêchant toute sortie de chars.

Lire aussi: Erdogan renforce son emprise sur l’armée

L’état-major tente de juguler l’hémorragie en accélérant le processus de promotion des officiers, voire en réintégrant d’anciens compagnons d’armes. C’est le cas de gradés victimes ces dernières années de purges anti-laïques, et de centaines de pilotes éjectés de l’armée par des rapports médicaux que le gouvernement estime désormais falsifiés. «Nous allons leur donner l’opportunité de revenir», a confirmé le vice-Premier ministre, Nurettin Canikli. La reprise en main passe aussi par un contrôle politique renforcé: Tayyip Erdogan souhaite que le commandement de l’état-major soit directement rattaché à la présidence de la République, et non plus au gouvernement.

Toute la fonction publique est concernée

Au-delà de l’armée, c’est toute la fonction publique qui subit le grand «nettoyage». Plus de 3000 juges et procureurs ont été arrêtés. Selon un bilan provisoire, qui augmente à chaque heure, au moins 70 000 employés des différents ministères ont été limogés (sur un total de 3,4 millions), dont près de 42 800 dans l’Education nationale, apparemment considérée comme un vivier de «gülenistes». Le ministère assure pourtant que la rentrée des classes aura lieu, comme prévu, le 19 septembre.

Une revue de presse, Purges massives: la chasse aux sorcières a commencé en Turquie

Un récent décret-loi lui permet de recourir à un système abandonné cinq ans plus tôt: les enseignants contractuels. «Le ministère va puiser parmi les quelque 300 000 enseignants diplômés mais non employés en Turquie. Comme les nouveaux venus ne seront pas titulaires, ils n’auront pas le droit de contester leur lieu d’affectation», déplore Hüseyin Tosu, un dirigeant du syndicat Egitim Sen, qui revendique 130 000 membres parmi 900 000 enseignants. «Des innocents risquent d’être punis. Pour l’instant, 88 de nos membres ont été révoqués, dont deux pour la simple raison qu’ils avaient contracté un prêt dans une banque liée à Gülen», proteste le syndicaliste.

«L'Etat AKP va être total»

Quand bien même la Turquie remplacerait, peu ou prou, ces milliers de fonctionnaires devenus soudain suspects, comment va s’opérer le processus de sélection, en ces heures de paranoïa anti-Gülen? «Connaissant les traditions du système turc et celles du Parti de la justice et du développement (AKP, au pouvoir), il est évident que ce recrutement sera très partisan», concède Ali Bayramoglu, chroniqueur du quotidien progouvernemental Yeni Safak. «Tous les postes vacants seront occupés par des obligés du régime, confirme un politologue – qui, signe des temps et à l’image de nombreux collègues turcs, souhaite désormais rester anonyme. Ceci dit, l’État AKP est déjà une réalité. Il va maintenant être total.»

La question se pose notamment pour les juges et les procureurs en charge des procès liés au coup d’État manqué. «Les magistrats mis à pied vont être remplacés par des magistrats stagiaires», explique Nuh Hüseyin Köse, membre du conseil de direction du Syndicat des juges, qui rappelle que sa corporation, comme la police, avait déjà subi des purges anti-Gülen ces deux dernières années. De quelle indépendance peuvent encore se prévaloir les 15000 magistrats turcs? «Cela a toujours été un problème et cela va l’être encore plus, répond le juge Köse. Les magistrats continueront d’être nommés par des bureaucrates du ministère de la Justice. Et les tribunaux seront encore plus débordés que d’habitude.»

Notre éditorial après le putsch avorté: Résultats tragiques pour un putsch d’opérette