Turquie

Recep Tayyip Erdogan triomphe au sommet de l’Etat turc

Le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a été élu président de la République dès le premier tour dimanche. Une victoire sans surprise après onze ans de domination sur la vie politique turque et une longue carrière semée d’embûches. A 60 ans, l’islamo-conservateur prolonge ainsi de cinq ans son règne à la tête du pays

Erdogan triompheau sommet de l’Etat turc

Turquie Le premier ministre a remporté la présidentielledès le premier tour

A 60 ans, l’islamo-conservateur prolonge ainsi de cinq ans son règneà la tête du pays

Recep Tayyip Erdogan, premier ministre depuis 2003, a remporté dimanche la première élection présidentielle disputée au suffrage universel direct en Turquie. Avec 51,8% des voix (résultat non officiel), il s’impose dès le premier tour et élimine ses deux rivaux: Ekmeleddin Ihsanoglu (38,5%), soutenu par les principaux partis d’opposition (Parti républicain du peuple, CHP, et Parti d’action nationaliste, MHP), et Selahattin Demirtas (9,7%), candidat du Parti démocratique des peuples (HDP).

Cette victoire sans surprise est une consécration pour Recep Tayyip Erdogan, qui a promis aux électeurs d’être un chef de l’Etat «actif» et semble décidé à continuer de gouverner depuis le palais présidentiel. Mais à 60 ans, cet homme dont le nom de famille signifie «celui qui naît brave» aime rappeler qu’il vient – et revient – de très loin.

Recep Tayyip Erdogan a grandi à Kasimpasa, un quartier pauvre d’Istanbul, premier enfant de la seconde épouse de son père, capitaine de bateau originaire de la mer Noire. Un père sévère et pieux. Le jeune Tayyip fréquente un lycée religieux, de ceux qui forment les imams. Pensionnaire la semaine, il occupe ses week-ends à vendre à la sauvette de petits anneaux de sésame, coupe-faim appelés simit.

Le garçon est un bon élève, il impressionne ses camarades auxquels il récite les poèmes des maîtres de l’islamisme turc. Comme tous les gamins de son âge, il aime aussi taper dans le ballon. Sur le terrain de foot, ses copains l’ont rebaptisé «l’imam Beckenbauer», en référence au prestigieux défenseur allemand de l’époque. Le petit Kaiser de Kasimpasa se rêve déjà professionnel – il a d’ailleurs reçu plusieurs propositions. Refus catégorique du père, fin précoce de carrière.

«Le football lui a enseigné la tactique et la stratégie, la victoire et la défaite, la confiance en soi et la résilience», raconte un proche, Hüseyin Besli, auteur de son unique biographie autorisée. Mais l’adolescent Erdogan nourrit une deuxième passion: la politique. Il s’impose très vite parmi les mouvements de jeunesse du Parti du salut national (MSP) de l’islamiste Necmettin Erbakan. En 1985, à 31 ans, il prend les commandes de son parti à Istanbul, la plus grande ville du pays. Il en deviendra maire moins de dix ans plus tard.

Pendant cette décennie, Erdogan met au point les méthodes qui feront ses succès. La section d’Istanbul du Parti de la prospérité (RF), successeur du MSP, se transforme en une redoutable machine électorale, que les étudiants en sciences politiques analysent encore aujourd’hui. Discipline, enquêtes de terrain, interminables réunions, porte-à-porte intensif, implication des femmes – quitte à dresser quelques moustaches dans ce parti où la politique, plus qu’ailleurs, est une affaire d’hommes.

Au sein de sa formation, du reste, Erdogan fascine autant qu’il agace. Combien de fois a-t-il contesté les ordres de la direction centrale, jusqu’à la scission définitive de 2000 et la fondation de l’AKP (Parti de la justice et du développement) l’année suivante, avec une poignée d’autres «rénovateurs».

Sur le terrain, le militant idéaliste découvre rapidement les vertus du pragmatisme. Tahsin Dindar, compagnon de longue date, relate une réunion publique en 1986 dans un birahane, genre de bistrot où les verres se remplissent d’alcool et l’air de fumée de cigarettes. Stupéfait par les promesses de vote des clients anisés, Tahsin Dindar se souvient d’avoir pensé: «Pendant toutes ces années, nous nous sommes trompés d’endroit, nous avons visité pour rien les cours des mosquées. Le vrai gisement, c’est ici!»

Orateur hors pair et charismatique, Erdogan est à l’aise partout, quel que soit le milieu. L’ancienne collaboratrice d’un consul européen se rappelle l’avoir rencontré quand il était maire d’Istanbul: «Il était très affable, charmant même. En sortant, le consul m’a dit: «Encore dix minutes avec lui et nous buvions ses paroles!»

Aux yeux de ses opposants, ces dons d’adaptation ne sont qu’un subterfuge au service de son fameux «agenda caché». Comprendre: derrière un vernis démocrate et proeuropéen, Recep Tayyip Erdogan n’aurait d’autre ambition que «d’islamiser» la Turquie. Ses tentatives pour pénaliser l’adultère ou limiter l’avortement, les invocations à Allah qui ponctuent ses discours ou la libéralisation du foulard islamique sont brandies par ses adversaires comme autant d’éléments à charge.

Erdogan a l’habitude. Il répète son mot d’ordre – «servir le peuple» – et cite les kilomètres d’égouts, de métro, de tunnels, de ponts et d’autoroutes que la mairie d’Istanbul puis le gouvernement ont créés sous sa direction. Il n’aime rien tant que se décrire comme un «homme du peuple», l’un de ces millions d’immigrés arrachés à l’Anatolie par l’espoir de lendemains meilleurs. Il se dit le porte-parole des oubliés de la République, ceux qui se sont toujours sentis exclus, dénigrés, opprimés par les élites laïques et occidentalisées.

Surtout, Erdogan sait parfaitement utiliser son parcours personnel pour se poser en victime: sa difficile entrée à l’université après un lycée d’imams; ses deux filles contraintes d’étudier à l’étranger à cause de leur voile; le putsch de l’armée contre son mentor, Necmettin Erbakan, en 1997; son séjour en prison pour un poème jugé trop islamiste en 1999; les coups d’Etat déjoués après son arrivée au pouvoir en 2003…

Depuis les manifestations de l’été 2013, puis l’ouverture en décembre d’une enquête anti-corruption dans son entourage politique, les théories du complot et la dénonciation des lobbies inondent ses discours. Les négociations d’adhésion à l’Union européenne, ouvertes en 2005 grâce aux réformes qu’il a menées, patinent depuis plusieurs années? Son gouvernement n’a quasiment plus d’alliés à ses frontières et dans la région? On le dit autoritaire, orgueilleux? Qu’à cela ne tienne, puisque la «volonté populaire» est derrière lui et qu’elle ne lui a jamais failli en douze ans et désormais neuf scrutins à la tête du pays.

Recep Tayyip Erdogan veut redonner à la Turquie la «place qu’elle mérite», il ne cesse de citer les glorieux ancêtres seldjoukides et ottomans. Il veut être celui qui la mènera parmi les dix plus grandes économies du monde. Celui qui signera la paix après un siècle de révoltes kurdes et trente ans de conflit avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Il veut mettre sa marque sur la République, autant, voire davantage, que son fondateur, Mustafa Kemal Atatürk.

Depuis deux ou trois ans, les rumeurs le disaient malade. On le pensait fragilisé par les manifestations de l’an dernier. Les soupçons de corruption devaient lui donner le «coup de grâce». Mais tout au long de cette campagne, Recep Tayyip Erdogan a montré qu’il entendait bien présider aux destinées de son pays pendant encore quelques années. «Si ma nation le veut» et «avec l’aide de Dieu».

Pour ses opposants, ses dons d’adaptation ne sont qu’un subterfuge au service d’un «agenda caché»

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