En Europe et aux Etats-Unis, le populisme monte et, avec lui, la volonté de fermer les frontières. Pendant ce temps, le premier ministre canadien Justin Trudeau se fait chantre de l’ouverture, du multiculturalisme et de la tolérance. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a appelé à suivre son exemple. Depuis un an, les Canadiens ont accueilli un peu plus de 320 000 immigrants (issus en majorité d’Asie et du Moyen-Orient), un nombre record pour le pays qui en reçoit en moyenne 250 000 chaque année. Justin Trudeau a annoncé vouloir faire de ce chiffre la nouvelle norme. Mais le pays à la démographie déclinante et vieillissante cherche avant tout à attirer des personnes qualifiées dans une immigration dite «sélective» pour favoriser la croissance économique et l’innovation. On part en balade? La ville de Montréal se visite comme une mosaïque ethno-culturelle.

Une compatriote nous promène le long de l’avenue Fairmont, au cœur de la seconde plus grande ville du pays où une personne sur cinq est née à l’étranger. Débarquée à Montréal comme membre du jury pour le Festival international du film sur l’art en 2015, Anita Hugi vient d’être nommée à la Direction de sa programmation. La Biennoise d’origine retrouve dans le bilinguisme de la métropole canadienne des saveurs connues. Ici, un artisan berlinois a lancé sa marque de t-shirts «tresnormale», il dessine des recoins de Montréal et les imprime ingénieusement sur tissu. De l’autre côté de la rue, un Grec a ouvert son restaurant, jouxtant celui de l’Italien. Là, un immigrant russe Isadore Shlafman a ouvert la première boulangerie de Bagels de la ville en 1919. Ici encore, une Suissesse vit de son atelier de graphisme depuis six ans.

Fabuleux potentiel

«Ce multiculturalisme me fait penser à la Suisse, mais l’accueil ici est autrement plus positif, constate Anita Hugi. Les Canadiens voient dans l’immigration un fabuleux potentiel, alors qu’en Europe, on le perçoit comme une menace.» Dans son espace de coworking et de start-up érigé sur douze étages, plus d’étrangers que de Canadiens. Mais la nationalité s’acquiert vite: 1460 jours sur place et on peut demander le passeport. «Ça pose la question de la nationalité différemment. C’est un appel à créer, ça invite à penser le futur de son pays, plutôt que s’accrocher à son passé», se réjouit la Biennoise.

Pour les investisseurs et les entrepreneurs, l’immigration est facilitée. Avec 1,6 millions dollars en poche et la volonté de placer la moitié de la somme dans des projets nationaux, les portes du Canada vous sont ouvertes. Pour les autres, il faut passer un test. Santé, âge, connaissances linguistiques, éducation, formation: vous serez noté sur votre capacité à être un citoyen rentable. Un casier judiciaire ou une maladie trop coûteuse sont deux aspects rédhibitoires pour venir vivre au Canada.

Difficile accès à des postes à responsabilités

Au Québec, on mise tout sur une immigration francophone. Dans le métro parisien, des campagnes d’affichage vantent les vertus de la Belle province. En Tunisie, des salons d’immigration font se rencontrer employeurs québécois et travailleurs locaux. Amal et Safa les ont visités. On y promettait l’Eldorado, mais elles vivent à Montréal dans la précarité depuis trois ans. «La campagne de communication est très inclusive, mais entre le discours politique et la réalité j’ai ressenti un gouffre», livre Amal. Elle dénonce un racisme systémique qui, une fois sur place, freine l’accès des immigrés à des postes à responsabilité.

Le premier ministre du Québec Philippe Couillard l’a reconnu cet été en promettant de mener une réflexion «sérieuse» sur le rapport minime des personnes issues de la diversité au sein de l’administration publique. Justin Trudeau a bien donné l’élan en autorisant par exemple les femmes musulmanes à porter le hijab au sein de la gendarmerie royale du Canada. Mais, comme en Suisse, le système fédéral génère des applications légales différentes selon les provinces.

Marie-Thérèse Chicha est professeure en relations ethniques à l’Université de Montréal. Elle salue la politique en matière d’intégration professionnelle du nouveau gouvernement envers les minorités visibles et les autochtones. «Le Canada est un pays néolibéral: Trudeau veut booster l’équité mais ne le fait que par incitation, non par obligation.» Mais elle concède la difficulté des immigrés à trouver du travail dans leur domaine et tente une théorie. «Il y a trente ans, c’étaient les Anglo-Québécois qui détenaient les places de cadres. Les francophones ont repris ce pouvoir économique et tiennent pour l’instant à conserver la maîtrise de cet espace culturel et intellectuel.»