Les Américains ne sont pas dupes. Ils approuvent à 60% les premiers pas de George Bush à la Maison-Blanche, mais ils sont en même temps convaincus que les décisions importantes ne sont pas prises par lui. Le président républicain vient d'en faire l'éclatante démonstration. Sous la pression montante de l'industrie et des milieux conservateurs, il a rendu les armes et trahi une promesse électorale sur un sujet particulièrement sensible: la réduction des émissions de CO2. Son revirement annonce à coup sûr le rejet américain du Protocole de Kyoto sur le changement climatique, que Washington avait signé mais pas encore ratifié.

C'était l'un des rares sujets sur lesquels Bush, candidat puis président, avait acquis un peu de sympathie hors de son camp. Le 29 septembre, un peu plus d'un mois avant l'élection, il avait annoncé un plan pour limiter les émissions polluantes, y compris le CO2. Mais comme en même temps il condamnait l'accord de Kyoto, dont c'est un des objectifs, les pétroliers, charbonniers et autres soutiens industriels du Parti républicain ne s'étaient pas fait trop de souci. Les écologistes, par contre, étaient surpris en bien: l'une de leurs revendications était prise en compte par celui qu'ils tenaient pour un adversaire. Au même moment, Al Gore se montrait plus timide: il ne proposait que d'inciter l'industrie à des réductions volontaires d'émissions de CO2. La langue de George Bush n'avait cette fois pas fourché. Installé à la Maison-Blanche, il a confirmé son premier pas, en renonçant à attaquer les dispositions prises in extremis par Bill Clinton sur le diesel et sur la protection d'une vingtaine de monuments nationaux, demandée aussi par les écolos.

Christie Whitman, nouveau ministre de l'Environnement, réaffirmait dans toutes ses interventions la résolution bushienne, et elle l'a encore fait il y a dix jours à Trieste devant ses collègues du G8. Plus spectaculaire encore, le secrétaire au Trésor, Paul O'Neill, ancien patron d'Alcoa, ne cachait pas son propre engagement surprenant pour lutter contre les émissions polluantes qui menacent la Terre. Lors de la première réunion du cabinet, il a distribué le texte d'un discours prononcé en 1998 dans lequel il désignait les deux grands défis de l'époque: le risque d'holocauste nucléaire, et le réchauffement climatique global.

Les écologistes américains n'en croyaient pas leurs oreilles. Ils avaient raison. Car dans la coulisse, les puissants et très généreux amis de George Bush, ceux du pétrole, ceux du charbon, et leurs relais républicains au Congrès s'agitaient. Apprenant que l'affaire du CO2 aurait droit à une mention dans le discours budgétaire que le président devait prononcer en février devant le Sénat, ils en ont imposé le retrait. L'industrie charbonnière, au premier rang, ne veut pas entendre parler d'une quelconque limitation. Le charbon fait fonctionner la moitié des centrales électriques du pays, et il est responsable du tiers des rejets de CO2 américains. Limiter la pollution équivaudrait, disent les industriels, à prélever une nouvelle taxe sur l'énergie, que les consommateurs n'accepteront pas. Ils ont déjà attaqué devant la Cour suprême le Clean Air Act tel qu'il est, sous prétexte qu'il ne prend pas en compte les coûts engendrés par les réductions d'émissions polluantes, mais seulement les bénéfices attendus pour la santé publique. Les juges viennent de balayer l'objection.

Restait la présidence. La pression est montée, elle est devenue publique, se traduisant par une série de commentaires acides dans le Wall Street Journal, dont le message était clair: ses fidèles soutiens avertissaient le président qu'il allait faire une très grosse bêtise.

Il ne l'a pas faite. Dans une lettre adressée à un sénateur républicain conservateur, George Bush a expliqué lundi qu'il s'était trompé, qu'il avait été mal informé, qu'il fallait tenir compte d'abord du prix de l'énergie, du développement de sa production aux Etats-Unis, et que de toute façon, ces histoires de réchauffement climatique n'étaient pas très claires… Cette reddition en bon ordre clarifie les positions. Sur l'environnement, il y aura des affrontements. Le prochain est programmé: l'industrie attend que Washington ouvre à la prospection pétrolière le Parc national arctique en Alaska. Les écologistes fourbissent leurs armes.