Jeudi, 22 heures. Serge Dumont, libéré en début de soirée, nous fait par téléphone le récit de son arrestation.

«Mercredi matin donc, j’étais parti, en compagnie de ma consœur Aude Marcovitch de la Radio Suisse Romande, dans le quartier populaire de Choubra, où nous sommes tombés sur une manifestation pro-Moubarak. Elle prenait des sons, et moi des photos. Les manifestants ont commencé à s’exciter contre nous, ils ont tenté de lyncher Aude. Elle a réussi à sauter dans un taxi et à s’enfuir. Les gens se sont alors retournés vers moi. Ils ont commencé à me donner des coups, à me fouiller, à visionner les photos de mon appareil. Un policier est venu vers moi, me disant: «Sauve-toi, ils veulent tuer quelqu’un!» La manifestation est passée et, juste au moment où j’allais entrer dans un taxi, ils se sont retournés et ont commencé à crier: «L’espion, l’espion!» Un autre policier est arrivé, accompagné de deux hommes en civil (j’ai su par la suite qu’ils étaient en fait des militaires). C’était un petit gros, et un grand moustachu, je ne les oublierai jamais. Le grand m’a demandé d’où je venais, si la Belgique soutenait ElBaradei. J’ai répondu que non, mais il a entonné des cris, suivi par la foule: «ElBaradei, no, Moubarak, yes!» Le policier a fini par me rendre mon passeport qu’il avait scruté, mais les deux en civil ont insisté pour qu’il les laisse m’emmener. Ils ont appelé un taxi, m’y ont poussé et donné la destination: une caserne loin du centre. Mais c’est moi qui ai dû le payer à l’arrivée!

Nous nous sommes arrêtés à une première caserne. On a attendu à l’entrée. Comme j’avais soif, ils m’ont fait apporter un verre d’eau. Après que je l’ai bu, ils m’ont dit: «C’est de l’eau du Nil, comme cela, tu auras la diarrhée!» Bon, je ne l’ai toujours pas eue… Ensuite, nous sommes repartis vers une autre base, où les militaires portaient des bérets rouges. Ils m’ont à nouveau contrôlé, passeport et photos dans l’appareil. Et puis ils m’ont transféré aux Moukhabarat, la Sûreté.

Là, on m’a bandé les yeux, lié les mains dans le dos. On a commencé à m’interroger, ce n’était pas très agréable: debout, assis, debout, tête contre le mur… Ensuite, ils sont passés à un véritable interrogatoire: sans violence directe, mais toujours debout. Ensuite, je devais patienter, re-patienter: on m’a mis à genoux dans le couloir, les mains toujours liées dans le dos. Mais il y en avait d’autres, je n’étais pas le seul. Le second interrogatoire formel a été plus poli: j’étais assis. On me demandait des détails sur ma carrière, d’où je venais, etc. Tout cela en anglais.

Ensuite, on m’a descendu dans un cachot de 2 mètres sur 1. J’ai attendu longtemps, mais comme ils m’avaient tout pris, y compris ma montre, j’ai perdu la notion du temps. Lorsqu’ils m’ont tiré du cachot, ils m’ont annoncé que j’allais être libéré. Ils m’ont ôté les menottes, rendu toutes mes affaires. Mais ils m’ont immédiatement dit que j’étais libre, mais qu’ils me gardaient «pour ma sécurité». Je suis resté dans une pièce, d’abord en compagnie d’un Libyen, puis tout seul.

Vers 13 heures, on était donc jeudi, ils ont dit: «Toi, le Belge, viens.» Je me suis alors retrouvé avec d’autres journalistes, des Américains, des Arabes et les trois de France 24. Ils nous ont chargés, à 12 ou 15, dans une camionnette. Ils portaient des gilets pare-balles et des mitraillettes. L’un d’eux nous a fait nous baisser, de façon à ce que nous ne soyons pas visibles de l’extérieur, nous disant que si l’un de nous se relevait, il lui tirerait dessus.

Ils nous ont alors déposés dans la ville, par petits groupes. Nous quatre, ils nous ont lâchés à un endroit où il y avait des milices populaires, des espèces de comités citoyens. C’est incroyable: dès qu’ils nous ont abandonnés là, les milices se sont précipitées sur nous, appelant des militaires, postés à chaque coin de rue!

Et cela a recommencé: «Qui êtes-vous? D’où venez-vous? On va vérifier tout ça!» Ils nous ont calés tout l’après-midi dans une petite jeep où nous avons dû rester recroquevillés. Et puis on nous a conduits, à nouveau, vers la base que nous venions de quitter. Et à nouveau les yeux bandés, l’attente. «Just a minute, Sir, on va vérifier tout cela.» Pour nous embarquer, une fois encore, dans une jeep, pour nous libérer en ville. Cette fois, nous leur avons demandé de nous déposer à un endroit précis, que nous pensions sûr, à l’abri des regards. Serions-nous en sécurité?

On ne savait plus à qui on avait à faire et une chose nous semblait sûre: dès que nous sortirions, nous serions repris de la même façon.»

Ce matin, on apprend que Serge Dumont a pu quitter l’Egypte en prenant un avion pour Rome, seule destination disponible.