Faudra-t-il retenir ce nom? Mustafa al-Sheikh a été le premier général de l’armée syrienne à faire défection en 2012, avant de prendre brièvement un poste de commandement au sein de la rébellion syrienne. Longtemps proche de la Turquie, installé désormais en Suède, il vient d’être invité à se rendre à Moscou pour un «échange d’opinions». L’ancien général pourrait-il jouer un rôle dans le champ de ruines qu’est devenue la Syrie, un mois après la lourde défaite de l’opposition à Alep? Certains le pensent. Mais une chose est sûre: la Russie a aujourd’hui suffisamment de cartes en mains pour pouvoir jouer sur tous les tableaux, et infléchir à sa guise le cours des prochains événements.

Pour la première fois, Moscou a orchestré des négociations directes entre le pouvoir syrien et les principales composantes de la rébellion armée. Cette conférence, co-parrainée par la Turquie et l’Iran, doit commencer lundi à Astana, la capitale du Kazakhstan, bien loin de Genève où se sont tenues jusqu’ici les discussions sur la Syrie, et où elles devraient en principe reprendre le 8 février prochain. Un signe de la confiance russe: non seulement ce sont les responsables militaires qui ont été conviés (et non des membres de l’opposition «de l’extérieur», déconnectés des réalités du terrain), mais les invitations s’adressent aussi à ceux qui, jusqu’ici, étaient précisément visés par les bombes russes au motif qu’ils dirigeaient des organisations «terroristes».

Les invités et les exclus

Les exclus de cette rencontre sans précédent? L’organisation de l’État islamique (Daech), ainsi que Fatahal-Sham, l’ancien Front Al-Nosra lié à Al-Qaida. Alors que la Russie avait toujours contesté jusqu’ici l’existence même d’une opposition «modérée» en Syrie, elle a accepté que la délégation de cette opposition soit dirigée par Mohamed Allouche, le chef de Jaish al-Islam, un salafiste qui était aussi présent à Genève, et dont Damas aussi bien que Moscou ne cessaient de contester la légitimité.

Dès son entrée en guerre du côté du président Bachar el-Assad, en septembre 2015, la Russie a clairement affiché ses intentions: rassembler, derrière le régime syrien, toutes les forces disponibles afin de combattre les djihadistes. Tous ceux qui refusaient cette idée étaient ipso facto placés dans le camp des «terroristes». «Aujourd’hui, les choses sont devenues bien plus simples pour la Russie. Ses adversaires sont en miettes. Ils n’ont plus d’autre choix que d’obéir», note une figure de l’opposition qui n’a pas été invitée à Astana.

La situation sur le terrain a changé de façon spectaculaire et la Turquie ne peut plus insister sur un règlement sans Assad

Autant que les bombes russes et la chute de son bastion d’Alep-Est, c’est le retournement de la Turquie qui explique cette déconfiture de l’opposition. Depuis cet été, le président Recep Tayyip Erdogan multiplie les signes de rapprochement avec la Russie de Vladimir Poutine. C’est avec la bénédiction de Moscou, et avec l’aide de l’aviation russe, que les troupes turques ont conquis une partie du nord de la Syrie et qu’ils tentent de s’emparer de la ville d’Al-Bab, tenue par l’État islamique. Pour la Turquie, cette présence armée en Syrie répond à la volonté de contrer l’expansion des Kurdes à sa frontière.

Mais l’accord avec Moscou a un prix. Alors que Tayyip Erdogan s’était affiché, depuis le début de la guerre syrienne, comme l’ennemi farouche de Bachar el-Assad, il a commencé à faire volte-face. C’est vendredi, à Davos, que ce retournement s’est terminé: «La situation sur le terrain a changé de façon spectaculaire et la Turquie ne peut plus insister sur un règlement sans Assad. Ce n’est pas réaliste», concédait Mehmet Sinsek, un proche du président turc.

Lourdes conséquences pour l’opposition anti-Assad

Cette nouvelle donne a des conséquences lourdes sur l’opposition anti-Assad. «Dans le nord de la Syrie, les services secrets turcs sont partout. Ils savent qui habite où, et qui est aux ordres de qui. Lorsque Ankara dit «stop», il n’y a rien d’autre à faire pour ces groupes. Ils doivent s’exécuter», note l’opposant.

Au terme de nombreux va-et-vient, un puissant groupe salafiste (mais non djihadiste), Ahrar al-Sham, a pourtant refusé d’obéir à l’injonction. Dans un communiqué alambiqué justifiant sa décision de ne pas participer à la réunion d’Astana, le groupe avouait ses propres tiraillements et apportait son soutien aux uns et aux autres, en se posant en «rempart» aussi bien à l’égard de ceux qui allaient se rendre à la cérémonie de capitulation organisée par les Russes qu’à l’égard des combattants d’Al-Qaida. Cela n’a pas suffi: depuis lors, de violentes escarmouches opposent Ahrar al-Sham et Fatahal-Sham dans la province d’Idlib, dans le nord du pays.

Que fera Donald Trump?

Ces doutes et ces divisions font, bien entendu, le lit de Bachar el-Assad et de ses parrains. Cet axe improbable Ankara-Moscou-Téhéran mène désormais entièrement le bal. Donald Trump, le nouveau président américain, se joindra-t-il à la fête? A-t-il entendu parler de l’ancien général Mustafa al-Sheikh, et de tous ceux qui pourraient participer à la recomposition en cours? Peut-être décidera-t-il, tout simplement, de laisser faire son collègue et ami Vladimir Poutine.