L’offensive des troupes irakiennes vers Mossoul se poursuit ce mardi. Directeur adjoint du Geneva Centre for Security Policy (GCSP) et professeur associé au Graduate Institute (IHEID), Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou explique pourquoi une victoire militaire contre l’Etat islamique ne réglera rien.

Le Temps: Les conditions pour éliminer l’organisation Etat islamique (EI) à Mossoul sont-elles réunies?

Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou: Elles le sont davantage que par le passé. L’annonce officielle de cette reconquête remonte à l’été 2014. S’il s’agissait de préparer le travail, c’est fait. C’est une approche graduelle, concentrique, comme ce fut le cas pour reprendre Ramadi ou Falloujah. Le temps joue en faveur des autorités. Psychologiquement, Bagdad a repris l’ascendant même si l’EI a eu tout le temps de se préparer. Il n’en reste pas moins que l’on va présenter ce qui fut une défaite stratégique majeure – la prise de Mossoul – comme un potentiel succès. Durant 27 ou 28 mois, l’EI a tenu une grande ville sur un espace contigu, fermé, avec quelques milliers de combattants. Cette ville n’aurait jamais dû tomber entre ses mains. La victoire militaire des forces irakiennes, formées par les Etats-Unis, viendra tôt ou tard. Mais cette victoire ne fera qu’ouvrir une nouvelle phase pour l’Etat islamique.

– Laquelle?

– L’ancien narratif de l’EI consistant à établir un califat sur un territoire est dépassé. Mais l’organisation aura l’occasion de rebondir en sacralisant la période de Mossoul. On va assister à un regain d’attaques terroristes ciblées en Irak, visant les chiites à Bagdad, ou ailleurs comme on l’a déjà vu en Europe. Il faut aussi s’attendre à un redéploiement de l’EI vers l’autre capitale, syrienne, à Raqqa. Il sera plus difficile de l’en déloger, il n’y a pas de troupes américaines au sol là-bas. Et puis, il y a la Libye où l’EI continue de contrôler une partie de la côte, et le Sinaï. C’est par ailleurs dans la nature de ces groupes de passer le relais à d’autres. La prise de Mossoul est un épisode important, mais elle ne réglera pas la question de l’EI.

– Pourquoi?

– L’EI est une manifestation complexe, hybride, de revendications avant tout politiques. Croire que l’on peut s’en débarrasser par une victoire militaire, c’est commettre la même erreur qu’avec Al-Qaida. En l’absence d’une grande discussion pour le partage du pouvoir politique dans la région, il n’y aura pas de solution. C’est le seul moyen de briser le cercle vicieux des représailles. A Mossoul, on parle de tactique et d’opérationnel. Eliminer l’EI requiert une vision politique et stratégique. C’est se poser la question du pourquoi, en premier lieu, l’EI a pu connaître un tel essor.


Sur le même sujet: