Ciro de Falco, coordinateur spécial pour la reconstruction d’Haïti, Banque Interaméricaine de Développement. «Avec dix mille ONG, il faut réussir à coordonner l’aide»

«Difficile d’estimer, aujourd’hui, le montant nécessaire pour la reconstruction d’Haïti. Lors du récent sommet de Montréal, une somme de plusieurs milliards de dollars, peut-être 10, a été évoquée. Il faudra sans doute dix ans pour obtenir des résultats substantiels. Tous les secteurs de l’économie sont touchés. Nous devons repenser toutes les infrastructures du pays: les routes, les écoles, l’approvisionnement en eau, l’agriculture. Avant même le tremblement de terre, la capacité institutionnelle d’Haïti était très faible. Nous devons d’emblée travailler à renforcer la gouvernance, la stabilité politique. Nous nous sommes aperçus, lors de crises précédentes, que le gouvernement doit impérativement assurer la direction des opérations. Sinon, rien n’est durable dans les initiatives de développement. Il est absolument fondamental aussi de coordonner les investissements. Il y a plus de dix mille ONG en Haïti. Nous devons éviter que l’argent injecté dans le pays se dilue dans les réseaux de l’économie locale. Je pense que, si le gouvernement avec l’aide des organisations internationale favorise la décentralisation, encourage l’implantation de zones de libre-échange et le tourisme, Haïti a une chance dans une avenir raisonnable d’atteindre les standards de développement qui prévalent dans la région.» George Deikun , senior policy advisor, ONU-Habitat. «Eviter de reconstruire dans les zones dangereuses»

«Les priorités de la reconstruction doivent être établies par le gouvernement haïtien. La ville de Port-au-Prince compte dix fois plus d’habitants que les infrastructures le permettent. Il paraît nécessaire que la population de la capitale diminue. Dans quelle proportion? C’est encore incertain. Mais l’occupation des zones les plus dangereuses, notamment les collines soumises à une forte érosion, devrait être évitée à l’avenir. Il existe en Haïti d’autres villes dont le port est sous-exploité: Les Cayes, Jacmel, Cap-Haïtien, notamment. Nous devons contribuer au développement des provinces. Bien entendu, si les gens ont quitté les campagnes, c’est qu’ils cherchaient des opportunités de travail en ville. Il faut encourager le développement des zones-franches. Il y a une dizaine d’années, près de 750 000 Haïtiens travaillaient dans des usines d’assemblage de vêtements. Ils n’étaient plus que 1250 000 avant le séisme. Dans l’idéal, la diaspora éduquée qui vit aujourd’hui au Canada ou aux Etats-Unis devrait participer au processus de reconstruction. Mais ils ont été échaudés par un premier retour lorsqu’Aristide est revenu au pouvoir en 1994. Il faut d’abord rétablir la confiance et la stabilité politique. Du point de vue des constructions, nous devons considérer une série de bâtiments publics (hôpitaux, écoles, administration) qui soient reconstruits selon les normes anti-sismiques. Il y aura plusieurs phases, concernant les maisons privées. Le gouvernement haïtien veut éviter les camps provisoires. Il faudra donc commencer, avant la période des pluies et des cyclones qui débute dans quatre mois, à aider les familles pour construire des maisons plus résistantes à proximité de leur ancienne maison. Nous voulons éviter bien entendu de reconstruire des bidonvilles. Mais il existe malgré tout une certaine contradiction entre le fait d’encourager les gens à rebâtir près de chez eux, alors que nous voulons profiter de cette opportunité pour ne pas reproduire les erreurs du passé.» ■ Sauveur Pierre Etienne , politologue. «Nous devons refonder l’Etat-Nation»

«J’ai parlé d’un effondrement de l’Etat haïtien bien avant ce séisme. Depuis longtemps, l’Etat n’assume pas ses prérogatives. En 200 ans, jamais, le gouvernement central n’a réussi à contrôler toute l’étendue du territoire. Il faudrait revenir au type de colonie pratiqué en Haïti par le colon français (colonie d’exploitation et non de peuplement), à la rupture violente de l’indépendance, au refus de la part de la France et des Etats-Unis de reconnaître cette nation neuve. Aujourd’hui, toutes les structures de l’Etat sont détruites. Le séisme n’a fait que porter un coup fatal à un système moribond. En Haïti, tout tourne autour de la République de Port-au-Prince. Il faut encourager la décentralisation du pouvoir, renforcer les collectivités territoriales. Je ne parle pas de reconstruction mais de construction d’Haïti. Il faut penser le vivre-ensemble. Cela relève de la responsabilité des élites. Au retour d’Aristide en 1994, deux milliards de dollars ont déjà été alloués au gouvernement. Qu’en ont-ils fait? Je fais partie d’un groupe de réflexion qui comprend des intellectuels haïtiens. Nous nous sommes réunis à Santo Domingo. Nous avons établi un plan stratégique de sauvetage national. Nous devons refonder l’Etat-Nation. En Haïti, le président ne devrait plus pouvoir nommer sénateur son garçon de cour. Le chef de la police et celui de la sécurité ne devraient plus être aux ordres des narcotrafiquants. Je ne crois pas à une tutelle pour Haïti. Mais à un rôle décisif de la communauté internationale pour garantir le respect des institutions. Aujourd’hui, notre élite économique et politique est composée de flibustiers. Il faut les mettre au pas. Sinon, Haïti continuera de vivre de la mendicité internationale.» ■ Francis Cheneval, philosophe, rapporteur pour l’ONU de la commission pour le renforcement de la capacité juridique des pauvres. «La question du droit de propriété est cruciale» «L’histoire coloniale peut être comprise comme une immense entreprise d’expropriation. En Haïti, après l’indépendance, s’est perpétué un vide juridique quant au droit foncier et à la propriété. Nous nous sommes aperçus que, dans des pays où des contrats de location avaient été accordés pour des décennies aux paysans, la productivité agricole augmentait considérablement. Il faut garantir un droit de propriété aux Haïtiens, en particulier à ceux qui font le choix de revenir aujourd’hui dans leurs provinces d’origine. L’Etat doit simplifier la procédure d’attribution des terres agricoles dont il dispose. A Port-au-Prince, le gouvernement va probablement faire face à la destruction de ses archives et à une implantation anarchique de citoyens qui se sont établis sans droit de propriété, parfois depuis des décennies. Il faut partir de la position de l’extra-légalité de la plupart des propriétés. Il y a une opportunité sans précédent pour établir un registre formel là où il n’existait pas. Il faut intégrer les populations les plus pauvres qui se trouvaient en dehors du système.» ■ Brian Concannon, avocat, directeur de l’Institute for Justice & Democracy in Haiti. «La réaction d’Obama indique peut-être un changement de politique américaine»

«Il existe un proverbe haïtien, «Se lave men, siye até», il décrit assez bien la politique américaine vis-à-vis d’Haïti depuis des décennies. Se laver les mains quand le pays est à terre. Ce petit Etat, qui n’a pourtant jamais eu la capacité politique de devenir un autre Cuba, a toujours suscité des réactions disproportionnées de la part de l’administration américaine. Aujourd’hui, la réaction de Barack Obama paraît décente. L’engagement de Bill Clinton à travers sa fondation et celui d’Hillary Clinton à la tête du Département d’Etat indiquent peut-être un changement de politique. Il est trop tôt pour le dire. Je n’ai pas d’indice encore d’un calcul de l’administration d’Obama qui, comme dans le cas de l’Irak, penserait déjà aux sommes colossales dont pourraient bénéficier les sociétés américaines pour la reconstruction. On a beaucoup critiqué depuis l’Europe l’intervention massive des Etats-Unis en Haïti. Elle est, pour le moment, légitime, à mon sens. Notamment parce que la diaspora haïtienne aux Etats-Unis est importante et qu’elle est constituée d’une deuxième génération éduquée qui devrait jouer un rôle conséquent dans les années à venir. Même la jeune élite haïtienne semble comprendre qu’il ne s’agit plus seulement d’alimenter leur compte en banque mais de développer le pays. C’est une opportunité historique de redéfinir leur rôle dans la société haïtienne. Il ne faut pas oublier que des élections présidentielles devaient avoir lieu dans quelques mois. René Préval a éliminé nombre de partis du jeu politique national. Il est aujourd’hui le seul interlocuteur possible pour la communauté internationale. Mais cela devrait changer.» ■ Roger Michel, agro-économiste et géographe-aménagiste. «Casser le cercle vicieux de l’exode rural»

«Dans les années 1960, sous la dictature de François Duvalier, les cadres haïtiens ont commencé à quitter le pays. Les provinces se sont dépeuplées. Et la nouvelle diaspora grossissante, en fournissant de l’argent frais aux familles restées sur place, ont favorisé l’effondrement de l’agriculture haïtienne. Il revenait moins cher d’acheter des denrées importées des Etats-Unis. Je me souviens d’une Haïti où l’on ne coupait pas les arbres, et où le pays était pratiquement auto-suffisant du point de vue alimentaire. Il n’existe pas de miracle pour la reconstruction. Mais il faut revolariser chaque entité du pays divisé en 762 communes rurales. Port-au-Prince ne doit pas être la seule cible de ce programme. Si la campagne n’a pas d’infrastructures, si on n’y construit pas de route, d’hôpitaux et d’écoles, les gens qui s’échappent de la capitale y retourneront bientôt. Il manque un pilote dans l’avion haïtien. Je crains que, si on ne travaille pas sérieusement sur la décentralisation et la responsabilisation des politiques haïtiens, nous nous retrouverons dans six mois, malgré les millions qui affluent, dans la même situation. C’est ma crainte.» ■ Ivan Vuarambon: Architecte et expert en reconstruction, il est actuellement en mission d’évaluation à Haïti dans le cadre du Corps suisse d’aide humanitaire. Ivan Vuarambon nous a répondu de Port-au-Prince par email.

Le Temps: Comment faut-il reconstruire Port-au-Prince pour que la ville soit plus adaptée aux séismes? En utilisant du béton de meilleure qualité ou en privilégiant au contraire des habitations à base de terre et de matériaux plus légers? Ivan Vuarambon: L’application de normes et de standards internationalement acceptés pour les constructions en béton armé et maçonnerie suffisent à garantir une résistance des bâtiments en cas de séisme de forte intensité. La difficulté majeure ne réside pas dans les règlements et les normes mais dans la qualité de la mise en œuvre (mise en place des armatures, vibration du béton, mélange non conforme – trop d’eau, agrégats de mauvaise qualité –, coulage du béton par températures trop élevées, eau de mauvaise qualité etc). Le respect de ce type de standards peut être obtenu pour les bâtiments publics à travers la mise à disposition d’experts étrangers et la formation de professionnels. La question se pose pour les habitations individuelles pour lesquelles on pourrait envisager des méthodes de construction en bois. Mais il faudra tenir d’une certaine réticence de la population pour ce type de structures dans des zones cycloniques. Néanmoins de nombreux ouvrages réalisables avec des méthodes simples sont disponibles pour ce type de contexte (Bangladesh, Mozambique). Ce processus est d’autant plus envisageable à Haïti que de nombreuses habitations anciennes en bois sont encore visibles sur l’île. La déforestation à Haïti constitue cependant un problème à prendre en compte pour la mise en œuvre de maisons en structure légères. Les constructions en terre sont, elles, envisageables pour des habitations d’un seul niveau dans des zones rurales où la maîtrise de ce genre de construction existe encore. Mais il est peu probable qu’il soit possible d’appliquer ces méthodes dans les zones urbaines, où se concentre l’essentiel de la population haïtienne.

– Est-il exact que plus de 60% des habitations de la ville ne répondent pas aux normes parasismiques? Peut-on construire des habitations qui respectent ces normes avec des matériaux peu chers?

– Dans nombre de pays en développement et plus particulièrement dans les régions les plus pauvres du globe, la plupart des constructions récentes ne respectent pas les normes parasismiques. Et même si des normes existent et sont exigées par les administrations locales, il est rare qu’elles soient respectées. Il est bien sûr possible de construire des habitations respectant ces normes, mais la mise en place de l’ensemble des mécanismes d’application et le respect de ces normes demandent une gouvernance et un système de contrôle rarement appliqués.

– Des réflexions sont-elles en cours sur la nécessité éventuelle de déplacer des quartiers entiers?

– C’est un sujet sensible qui suscite un vif débat parmi les spécialistes. Le déplacement de populations est souvent inéluctable à moyen terme, notamment dans des régions qui vont subir les conséquences du réchauffement climatique et la montée des eaux, comme aux Maldives ou au Bangladesh. Mais il est peu réaliste pour des populations qui ont édifié leur culture et leur histoire, créé leur équilibre socio-économique et constitué leurs sources de revenus dans de grandes concentrations urbaines. Encore que, dans le cas de Port-au-Prince, on constate un important reflux de la population vers les zones rurales d’où elle est originaire. Plus généralement, dans le cas des villes, cette solution du déplacement massif est peu envisageable et de toute façon sans doute inutile dans le cas de tremblements de terre qui frappent géographiquement de manière aléatoire. Il n’a jamais été question de déplacer des quartiers entiers de villes peuplées de plusieurs millions d’habitants et dont on sait qu’elles vont subir un jour un drame majeur (comme San Francisco ou Istanbul par exemple). Historiquement, les déplacements de populations sont plutôt liés à des intérêts géostratégiques ou économiques qui n’ont rien à voir avec le bien-être et la sécurité de populations potentiellement menacées.