Au milieu de la nuit, le quartier kurde de Cheikh Maqsoud au centre d’Alep est réveillé par une explosion. La bombe est tombée sur un immeuble d’habitation pas loin de la ligne de front qui traverse ce quartier ravagé par les combats. Trois morts, une femme et ses deux enfants. Le père, blessé, récupère lentement, ses blessures sont pour la plupart invisibles, causées, selon le médecin qui s’occupe de lui, par des armes chimiques. Le bombardement a eu lieu dans la nuit du 12 au 13 avril et serait, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), la dernière en date d’une série d’attaques chimiques.

Les gouvernements britannique et français détiendraient les preuves que des armes chimiques auraient été utilisées en Syrie. Paris et Londres en ont informé le gouvernement américain et le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, dès le 25 mars. Barack Obama a averti que le recours aux armes chimiques constituait une ligne rouge. Son franchissement modifierait la position de son gouvernement, jusqu’ici opposé à une intervention militaire.

Similaire au gaz sarin

Selon un diplomate qui préfère garder l’anonymat, le Ministère britannique de la défense aurait reçu un échantillon de terre contaminée par un toxique similaire au redoutable gaz sarin. Il aurait été recueilli récemment sur l’un des trois champs de bataille où l’on suspecte le recours à des gaz mortels: Homs, Khan al-Asal et Damas. Le bombardement de Khan al-Asal, dans la région d’Alep, le 19 mars dernier, a été le plus meurtriers des trois. Le régime et l’opposition se sont mutuellement rejeté la responsabilité des explosions qui ont fait 27 morts dont des soldats syriens. Damas a officiellement déposé le 20 mars une requête pour que l’ONU ouvre une enquête sur l’utilisation d’armes chimiques à Khan al-Asal. Le secrétaire général de l’ONU en a accepté le principe, à condition que les enquêteurs puissent mener leurs investigations en différents lieux de Syrie. Une mission d’experts a été nommée, mais est désormais bloquée à Chypre en raison du refus de Damas d’élargir l’enquête à d’autres sites que celui de Khan al-Asal.

Pour Hamish de Bretton-Gordon, spécialiste des armes chimiques et chef des opérations pour le consultant londonien SecureBio, Britanniques et Français ont bien en leurs mains des éléments qui permettent de confirmer l’utilisation de toxiques: «Mais il ne s’agit pas nécessairement d’armes chimiques véritables. Je pencherais plutôt pour des armes chimiques improvisées, fabriquées à l’aide de pesticides. Nettement moins dangereuses que le sarin ou le VX, elles produisent des blessures similaires et, surtout, ont une structure moléculaire presque identique.»

Avec les échantillons probablement de mauvaise qualité dont Londres et Paris disposent, il serait donc très difficile de faire la différence entre du gaz sarin et des pesticides détournés à des fins militaires. Cela pourrait aussi expliquer le nombre relativement faible de victimes car, ajoute Hamish de Bretton-Gordon, «si des bombes au sarin ou à l’agent VX avaient été larguées, les bilans seraient beaucoup plus lourds, comme ce que l’on a constaté à Halabja dans le Kurdistan irakien, il y a vingt-cinq ans». Rami Abdulrahman, directeur de l’OSDH, en convient: «Nous avons de forts soupçons mais pas encore les preuves définitives de l’emploi d’armes chimiques.»

«Ypérite et gaz moutarde»

Selon Jean-Vincent Brisset, directeur de recherches à l’IRIS, les Syriens auraient à disposition, et en grandes quantités, des armes de première génération du type de celles qui ont été utilisées lors de la Première et de la Seconde Guerre mondiale: «Ypérite, gaz moutarde, sarin, et peut-être du VX, tous des toxiques faciles à produire et terriblement efficaces.» Dès lors, pourquoi utiliseraient-ils des armes chimiques improvisées nettement moins mortelles? «Chacun des deux camps pourrait être derrière ces attaques chimiques, nuance Hamish de Bretton-Gordon. Damas et l’opposition n’ont pas la même perception de la ligne rouge tracée par Barack Obama en cas de recours aux armes chimiques. Le gouvernement syrien pense qu’il a une certaine marge de manœuvre avant d’encourir une réaction militaire. Il pourrait être tenté de jouer avec la limite pour tester les nerfs des Américains. De leur côté, les rebelles espèrent que la réaction serait immédiate à la première attaque chimique avérée. On ne peut exclure qu’ils recourent à ces armes chimiques improvisées et en imputent la responsabilité au gouvernement dans le but de contraindre les Occidentaux à intervenir.»