Du haut de sa tradition millénaire, le parlement britannique peut se rassurer sur son influence: il a réussi à forcer non seulement le Royaume-Uni mais aussi les Etats-Unis et la France à repousser les frappes aériennes en Syrie – à moins que ces deux derniers pays ne veuillent agir sans leur allié britannique. Alors que le premier ministre, David Cameron, avait convoqué d’urgence le parlement jeudi, il a dû se rendre à l’évidence mercredi soir: il risquait de perdre le vote autorisant des frappes militaires. L’opposition travailliste, mais aussi une large partie des députés conservateurs et libéraux-démocrates, menaçait de s’y opposer et de lui infliger une défaite humiliante.

Légalement, le chef du gouvernement britannique aurait pu passer outre. Politiquement, cela aurait été du suicide. Il a donc capitulé, réorganisant dans l’urgence son plan de bataille. La motion discutée hier à la Chambre des communes ne devait finalement être qu’une première étape, autorisant le principe de l’usage de la force. Ensuite, les députés seront rappelés la semaine prochaine, après le rapport des inspecteurs d’armement des Nations unies qui travaillent actuellement à Damas. C’est ce deuxième vote qui donnera – ou non – le feu vert explicite à une frappe militaire.

Dans ces conditions, le débat, qui promettait d’être houleux à la Chambre des communes, s’est déroulé dans un certain calme. Mais David Cameron a pu y mesurer l’ampleur de la réticence des parlementaires. Des voix de tous les partis se sont élevées pour exprimer leurs craintes. James Arbuthnot, conservateur: «Mes électeurs détesteraient nous voir impliqués dans ce conflit.» Tessa Jowell, travailliste: «Qu’est-ce qu’on pourra répondre aux Russes et aux Chinois s’ils attaquent un autre pays?» Jack Straw, travailliste et ministre des Affaires étrangères au moment de la guerre en Irak: «Les frappes aériennes ne réduiront pas la capacité militaire d’Assad. Et que se passera-t-il après?»

Le fantôme de l’Irak, qui a plané toute la journée au-dessus de la Chambre des communes, explique très largement ces hésitations. Les députés, et le premier ministre lui-même, y ont fait constamment référence, entendant en tirer les leçons. L’intervention dans le débat public de l’ancien premier ministre Tony Blair, qui a publié une tribune en faveur d’une intervention en Syrie, a accentué encore la présence de ce spectre. Les Britanniques, encore hantés par cette guerre, s’opposent très largement à une intervention militaire: 50% sont contre des frappes aériennes, et seulement 25% en faveur.

David Cameron a donc tenté de rassurer. «Nous n’avons pas encore pris de décision», a-t-il assuré devant les parlementaires. Selon lui, la situation n’a rien à voir avec l’Irak: il n’est pas question d’invasion terrestre, ni même de prendre part à la guerre civile syrienne, ou de forcer un changement de régime. Les potentielles frappes aériennes se veulent simplement une sanction contre l’utilisation des armes chimiques. Le premier ministre va même plus loin, précisant qu’une intervention militaire ne chercherait pas à détruire l’armement chimique de Bachar el-Assad, ce qui serait une tâche «énorme». «L’objectif est de dissuader l’utilisation future de ses armes chimiques, en frappant leur commandement et leur contrôle.» Cherchant à afficher une certaine transparence, il a rendu publiques les conclusions des services de renseignement britanniques concernant l’attaque ­chimique du 21 août à Damas. Celles-ci affirment que le régime ­d’Assad est bien derrière l’attaque. Mais David Cameron reconnaît: «Il n’y a pas 100% de certitude de qui est responsable. […] C’est un jugement» (lire ci-dessous).

Raison de plus, répond l’opposition travailliste, pour attendre le rapport des inspecteurs de l’ONU. Attaquer avant de connaître leurs conclusions donnerait l’impression que le processus diplomatique des Nations unies n’est pas respecté.

Les députés ont aussi mis en doute la légalité d’une action militaire. Hors résolution de l’ONU, Londres se base sur le droit d’une intervention humanitaire: en dissuadant le régime de Bachar el-Assad d’utiliser des armes chimiques, le Royaume-Uni réduirait les souffrances à venir des Syriens. Un argument qui ne convainc pas Ed ­Miliband, le leader du Labour. Il n’exclut pas d’autoriser les frappes aériennes, mais il pense simplement qu’il ne dispose pas assez d’informations pour se décider dès maintenant. Il a déjà réussi une première fois à repousser la décision finale. Son attitude la semaine prochaine pourrait être déterminante.

Le fantôme de l’Iraka plané toutela journée au-dessus de la Chambre des communes