Un divorce après 300 ans d’union? Voilà la question à laquelle les Ecossais devront répondre au plus tard à l’automne 2014: ils décideront dans les urnes si leur pays doit continuer à faire partie du Royaume-Uni ou s’il doit choisir la voie de l’indépendance. Mercredi, le premier ministre écossais Alex Salmond, membre de la formation majoritaire Scottish National Party (SNP), a présenté les propositions de l’exécutif écossais sur les modalités d’un référendum d’indépendance et ouvert une période de consultation de vingt semaines.

Divergences

Confirmant des propos tenus précédemment, Alex Salmond a déclaré devant les députés écossais que le référendum se déroulerait «à l’automne 2014». Lors du scrutin, il sera demandé si les électeurs acceptent que l’Ecosse devienne indépendante. Mais, a-t-il ajouté, une autre option devra aussi être proposée si elle fait l’objet «d’un large soutien» dans le pays, consistant à maintenir l’Ecosse au sein du Royaume-Uni, tout en lui octroyant davantage de pouvoir face aux instances britanniques.

Cette question additionnelle est l’une des principales pommes de discorde avec le gouvernement britannique. A Londres, le premier ministre David Cameron a fait savoir, il y a deux semaines, qu’il acceptait l’organisation d’un référendum en Ecosse, tout en réitérant son opposition à l’indépendance de la région. Il souhaite aussi que seule la question de l’indépendance soit posée, avec une réponse oui/non à la clé. Autre préférence: que le scrutin ait lieu «plus tôt que tard», espérant qu’une campagne courte donnera aux partisans de la sécession moins de temps pour convaincre. Son espoir: qu’un refus des Ecossais permette d’enterrer les velléités d’indépendance.

Alex Salmond ne l’entend toutefois pas de cette oreille, et veut que ses compatriotes aient le temps d’envisager sereinement la question, raison pour laquelle il plaide pour un scrutin en 2014. Le SNP n’aura pas trop de ce temps pour tenter de faire pencher la balance en faveur de l’indépendance, car même si les Ecossais ont massivement voté pour le parti indépendantiste en mai 2011, les partisans d’une séparation d’avec le Royaume-Uni sont minoritaires dans les sondages.

D’autres points de divergence existent. Le premier ministre écossais a cependant concédé aux Britanniques que le droit de participer au scrutin soit limité aux électeurs vivant sur le territoire écossais. Il semble aussi prêt à lâcher du lest sur un autre objet de litige: Londres affirme que c’est lui, et non Edimbourg, qui détient les droits constitutionnels et la prérogative d’organiser un référendum. Alors qu’il prétendait initialement que l’Ecosse pouvait parfaitement organiser le scrutin sans tenir compte de l’avis britannique, Alex Salmond semble prêt à négocier sur ce point afin de garantir la validité légale du référendum.

C’est sur cette base que vont démarrer des discussions entre autorités britanniques et écossaises sur la future consultation populaire. Dans les prochaines semaines, Alex Salmond doit s’entretenir d’abord avec Michael Moore, le secrétaire d’Etat pour l’Ecosse, et ensuite avec David Cameron.

Au-delà de la préparation du référendum, un vaste débat enfle sur les avantages et les inconvénients d’une séparation entre Londres et Edimbourg. Les termes de la rupture restent à préciser, mais l’Ecosse devrait, selon Alex Salmond, laisser à la reine son titre de chef de l’Etat, et conserver la livre sterling.

Bataille de chiffres

Au cœur des pourparlers, la question de la viabilité économique de l’Ecosse, et celle, cruciale, des revenus liés au gaz et au pétrole. Ces ressources, extraites en mer du Nord, rapportent des revenus fiscaux qui sont pour l’heure versés dans le pot commun du Royaume-Uni. Mais si les rentrées fiscales étaient réparties en fonction de la ligne de démarcation qui sépare le secteur d’exploitation écossais du reste de la zone britannique, Edimbourg se taillerait la part du lion. «En 2010, les revenus fiscaux issus du pétrole et du gaz ont atteint 8,8 milliards de livres et 90% de cette somme serait revenue à l’Ecosse», note Alex Kemp, professeur à l’Université d’Aberdeen. Variable, le produit total des taxes oscille en gros entre 5 et 10 milliards pas an. Une manne qui attise l’appétit de l’exécutif écossais, que les Britanniques n’ont aucune envie de perdre, et qui alimente actuellement une âpre bataille de chiffres pour déterminer si un alleingang de l’Ecosse lui serait économiquement favorable. Pour Alex Salmond, cela ne fait pas de doute. Pour le secrétaire d’Etat Michael Moore, c’est l’inverse: l’Ecosse a été mieux servie durant trente ans par les fonds publics britanniques qu’elle ne l’aurait été avec les recettes des hydrocarbures.

Le débat ne se limite cependant pas à l’aspect économique. «Les questions que pose une éventuelle indépendance de l’Ecosse sont innombrables, et pas uniquement au sujet de ses relations futures avec le Royaume-Uni, relève Emmanuel Dalle Mulle, qui prépare, à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, une thèse sur la montée du nationalisme, notamment en Ecosse. Une sécession provoquerait sans nul doute des remous aux conséquences imprévisibles au sein de l’UE, précise-t-il. Avant même le verdict des urnes, les démarches écossaises pourraient d’ailleurs inspirer d’autres régions aux visées indépendantistes, telles que la Catalogne ou le Pays basque.