«Faut-il accepter le plan d’accord soumis par la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds Monétaire international lors de l’eurogroupe du 25 juin ?». C’est à cette question, assortie de l’épais document du projet d’accord, que les dix millions d’électeurs grecs sont invités à répondre ce dimanche par «Oxi» (non) ou «Nai» (oui). Impossible toutefois de ne pas déceler, dans les bureaux de vote ouverts - heure suisse - depuis six heures ce matin et jusqu’à 18 heures, l’ombre d’une autre question: l’avenir de la Grèce dans l’Union européenne, avec ou sans la monnaie unique. Explications.

Le référendum de dimanche a-t-il été accueilli avec soulagement par la population grecque?

Dans les faits, l’impression générale est plutôt celle d’une profonde lassitude. Si l’idée de redonner la parole au peuple grec dans un moment aussi décisif peut se justifier en théorie - comme l’a fait dans Le Temps le rapporteur spécial des Nations Unies Alfred de Zayas - le contexte de ce vote, et surtout le flou qui entoure ses conséquences, déboussolent la plupart des électeurs. Tout au long de la journée de samedi, les talk-shows télévisés consacrés en boucle à cette votation décisive semblaient d’ailleurs en laisser beaucoup indifférents. Résultat: le choix de voter oui ou non dépendra avant tout de critères personnels: environnement familial, situation économique individuelle, affiliation politique....

Le plus problématique est l’incertitude totale qui prévaut sur l’aprés-référendum. Le premier ministre Alexis Tsipras et son gouvernement issu de l’alliance entre la coalition de gauche radicale Syriza et le parti de droite nationaliste des Grecs indépendants, jurent qu’un «non» obligera les créanciers européens du pays à revoir leur copie et à concéder ce qu’ils ont fermement refusé jusque-là pour éviter d’ouvrir la voie à une crise de confiance internationale dans la monnaie unique: une annulation partielle de la dette hellénique, et un moratoire des remboursements durant au moins une décennie. Ceci, sans remettre en cause l’appartenance de la Grèce à l’eurozone et à l’Union européenne.

Les partisans du «oui», à qui les sondages prédisaient vendredi une courte victoire, en font en revanche un référendum sur l’appartenance à l’UE et, plus généralement, sur la crédibilité économique future du pays qui, s’il ne peut pas sortir de son défaut de paiement actuel, tombera selon eux dans le même piège que jadis l’Argentine: spirale inflationniste, risque de retour chaotique à la Drachme, panique bancaire....

Le plus démotivant, pour la plupart des Grecs amenés à se diviser sur des sujets aussi essentiels en pleine saison touristique, est surtout l’impression qu’une fois les résultats connus (vers 20 heures, heure suisse), les problèmes seront à l’identique, voire pires. Si le «oui» l’emporte, une phase d’instabilité politique sera rouverte par la démission probable d’Alexis Tsipras et la convocation possible de nouvelles élections législatives...que Syriza pourrait à nouveau remporter. Avec tout ce que cela suppose comme complications dans la gestion quotidienne des affaires du pays et dans ses relations avec ses créanciers qui devront lui concéder sans doute une nouvelle ligne de crédit temporaire.

Si le «non» gagne, l’on voit mal comment les banques et la bourse, fermées depuis une semaine, pourraient rouvrir. Un strict contrôle des capitaux devra être immédiatement mis en place. La crise de liquidités de l’économie héllénique sera immédiate, et les commerçants, comme c’est déja le cas, demanderont tous à être payés en cash. Les rumeurs sur un plan d’urgence, assorti d’un prélèvement de 30% sur les dépôts des épargnants supérieurs à un certain montant, sèment l’inquiétude. Difficile, voire impossible, de trouver dans ce contexte le moindre motif de satisfaction en ce dimanche électoral.

La question du maintien de la Grèce dans l’Union européenne est-elle posée?

Elle ne l’est pas sur le papier. Personne, à Athènes, Bruxelles ou Berlin n’évoque pour l’heure ce scénario. Mieux: tous les dirigeants européens disent vouloir l’éviter, tout comme ils disent vouloir garder la Grèce au sein de l’eurozone, à l’image de l’ancien président de la Commission européenne Jacques Delors. Un référendum pour rien, donc ? Voire. Un «non» ouvrirait à l’évidence la voie à des crispations politiques et économiques encore plus importantes, et l’intransigeance d’Angela Merkel avant ce vote dominical montre que, pour la chancelière allemande, une étape presque irrémédiable serait alors franchie. En tout cas en ce qui concerne le maintien de la Grèce dans la monnaie unique.

Outre les traités - qui ne prévoient ni d’exclure un membre de l’eurozone, ni de l’UE, mais permettent son retrait - on connait les arguments géopolitiques qui plaident pour un maintien de la Grèce dans l’Union: son histoire évidemment, le fait qu’elle est le flanc oriental et chrétien de l’Europe, son intégration économique dans l’UE, etc...Mais le détricotage de tout cela est il exclu ? Pas sûr. Le paradoxe, en cette saison où la Grèce est remplie comme chaque année de touristes venus de toute l’Europe, est que la lassitude est maintenant perceptible à Athènes comme dans toutes les autres capitales européennes. Or un mariage devenu ingérable conduit souvent à une forme ou l’autre de séparation, du moins temporaire. En tout cas dans la «vraie» vie ...

Quel est le meilleur scénario pour l’économie grecque?

Sur ce plan, tous les économistes sont à peu prés d’accord: ceux qui, comme Charles Wyplosz préconisent de longue date un abandon important de créances sur la Grèce, au motif que celle-ci sera de toute façon dans l’impossibilité de rembourser, ont raison. Si, en 2010-2011, la question prioritaire n’avait pas été de sauver avant tout la monnaie unique et les banques européennes en pleine débacle financière mondiale, ce scénario à la fois drastique et réaliste aurait sans doute été retenu. Seulement voilà: les banques «préteuses» n’étaient pas prêtes, et la brèche ouverte dans la monnaie unique aurait pu lui être fatale. Or la situation est différente aujourd’hui, comme le prouve la relative stabilité des bourses européennes, en baisse sensible mais contrôlée, depuis l’annonce de ce vote: une sortie de la Grèce de la zone euro parait aujourd’hui beaucoup plus envisageable pour ses créanciers.

Quid, dès lors, pour l’économie réelle ? Vu de Grèce, tout dépend en fait du fardeau de la dette. Si les créanciers consentaient à une annulation partielle de celle-ci, ou à un moratoire quasi-synonyme d’abandon, alors un retour à la drachme pourrait être gérable, sachant que l’on voit mal un pays demeurer dans la zone euro sans acquitter ses factures à ses pairs. Les prix grecs baisseraient, une certaine compétitivité pourrait être retrouvée, etc...Problème: ce genre de théorie, préconisée par des nombreux élus de Syriza, fait fi de deux éléments cruciaux: le facteur risque et le facteur panique.

Comment faire pour que les déposants grecs ne se ruent pas sur leur épargne ? Comment éviter la spéculation qui, immédiatement, s’enclenchera contre la monnaie grecque en cas d’abandon de l’euro ? Là aussi, ce référendum a toutes les raisons de laisser un gout amer. Il ouvre la porte à de multiples hypothèses et nourrit à la fois l’inquiétude et l’incertitude: deux choses que détestent les investisseurs et qui conduisent aujourd’hui, en Grèce, tous les commerçants à demander des paiements en liquide, refusant les paiements en cartes de crédit que préconise en revanche le gouvernement.

Ultime question: l’austérité. Existe-t-il une sortie de crise pour la Grèce sans les mesures de réduction horizontales de dépenses publiques imposées par Bruxelles et combattues par Syriza car elles ne font qu’aggraver la crise, le chômage et donc la débacle sociale du pays ? Cela suppose une renégociation, donc une forme de confiance commune dans un avenir commun. Or en choisissant samedi de comparer les créanciers européens de la Grèce à des «terroristes», l’actuel ministre des finances grec, Yannis Varoufakis, n’a certainement pas donné des gages dans ce sens. Là aussi, l’effet pervers de ce référendum est patent.