L'homme que haïssent le plus les étudiants iraniens a le sourire aux lèvres. Dit-on que la guerre entre factions politiques sera ouverte et totale (lire LT de lundi)? Cela tombe bien: pour Massoud Dehnamaki, la guerre ne s'est jamais terminée. Le chef présumé des milices du Ansar Hezbollah reçoit en effet ses rares visiteurs dans une salle déguisée en blockhaus. Des toiles de camouflage tapissent les murs, des sacs de sable décorent les coins, surmontés de masques à gaz et de portraits de l'ayatollah Khomeyni.

Des témoins ont vu cet homme tabasser les étudiants dans les dortoirs. Il nie, affirmant qu'il assistait à l'opération en tant que journaliste pour Jepeh (tranchée), un brûlot qui appelle chaque semaine à la guerre sainte. Dehnamaki regrette ces violences mais rappelle que l'Iran est la cible d'un vaste complot international. «Si cela continue, dit-il, le bâton ne suffira plus.» Et son bras épaissi par huit ans de guerre contre l'Irak désigne une carcasse de roquette, recyclée en pot de fleur.

Personne ne tire encore à Téhéran. Mais le climat politique s'est tendu considérablement ces derniers jours. C'est la bataille des législatives de février prochain qui a déjà commencé. Plus que la présidentielle de 1997, ce scrutin pourrait faire basculer l'Iran dans le camp des réformes.

«Les conservateurs ont utilisé tous les moyens, légaux et illégaux, pour se débarrasser du président, estime Reza Khatami, le frère du président. C'est une tentative de coup d'Etat. Ils attaquent les moyens d'expression pacifiques pour que les gens sortent de leurs gonds.» Comme dans une immense partie d'échecs, les réformateurs semblent prêts à perdre plusieurs pions, sachant que le roi ennemi est à leur portée. «D'autres journaux seront fermés, tant pis, poursuit Reza Khatami. Nous avons des titres en réserve. Des candidats aux législatives seront éliminés, tant pis. On en a assez pour passer à travers les mailles du filet. Il faut éviter de donner aux conservateurs le moindre prétexte pour annuler le scrutin.»

Réconcilier le président et les étudiants

Dans l'immédiat, la priorité des réformateurs semble être de réconcilier le président et les étudiants, déçus de n'avoir pas été soutenus. A cet effet, la presse de gauche s'étend sur le complot qui menace Khatami. La réaction ne s'est pas fait attendre. De grandes figures conservatrices ont dénoncé lundi des journaux «infestés de francs-maçons et de royalistes», avant de réclamer des enquêtes sur leurs «liens avec l'ennemi».

Ibrahim Yazdi, chef du Parti, semi-clandestin, de la liberté, observe ces développements avec inquiétude. «Il y a quelques semaines, dit-il, j'avais cru déceler de la lumière du côté des conservateurs. L'un deux avait déclaré que, si la vague (des réformes) venait un jour, elle les emporterait tous. Un raisonnement rationnel de ce type est très rare chez les religieux au pouvoir. C'était peut-être un prélude au compromis historique avec les réformateurs. Depuis les émeutes, je n'entends que des insultes. Les lumières se sont éteintes.»

Ancien ministre des Affaires étrangères, Ibrahim Yazdi a été accusé à la prière du vendredi d'avoir envoyé ses hommes dans les émeutes. C'est un signe que les attaques du Ansar Hezbollah contre lui pourraient reprendre. Du coup, le Parti de la liberté a annulé toutes ses conférences ces prochaines semaines. «Ils ne peuvent pas nous traduire en justice, parce qu'un procès nous ferait trop de publicité, ajoute Yazdi. Alors il leur reste l'assassinat. Si demain un camion enfonce ma voiture et prétend que ses freins ont lâché, ne croyez pas trop la thèse officielle.»