Il n’est pas loin, le temps où le candidat républicain à la Maison-Blanche, Mitt Romney, déclarait lors des primaires 2012 qu’il fallait expulser les 11,5 millions de clandestins qui vivent aux Etats-Unis. Après le 6 novembre dernier toutefois, le discours républicain a changé. Le démocrate Barack Obama s’est fait réélire à la présidence, notamment grâce à un soutien massif (71% des votes pour Obama contre 27% pour Romney) des électeurs hispaniques, qui demandent une vraie réforme de l’immigration. Sénateur démocrate d’origine cubaine, Robert Menendez a son explication: «Les Américains soutiennent [une telle réforme]. Les électeurs latinos l’attendent. Les démocrates la revendiquent et les républicains en ont besoin», pour reconquérir un électorat hispanique qu’ils ont abandonné.

Lundi, une semaine après la cérémonie d’investiture du président démocrate, la «bande des huit», un groupe de sénateurs démocrates et républicains, a présenté à la presse sa proposition de réforme globale de l’immigration. Au vu des graves blocages partisans qui bloquent le Congrès, une telle initiative bipartisane apparaît comme un quasi-miracle. Elaborée en quelques semaines, elle constitue la mesure la plus radicale pour réformer le système depuis une même tentative avortée par le Sénat, en 2007. Mais elle brûle la politesse à Barack Obama, qui doit tenir un discours phare sur la question, aujourd’hui à Las Vegas. Il en a déjà fait allusion dans son discours d’investiture, devant des centaines de milliers d’Américains amassés sur le National Mall: l’Amérique n’a pas fini «son voyage», et doit faire en sorte que les immigrants continuent de voir les Etats-Unis comme le pays «de tous les possibles».

Les huit sénateurs partent d’un constat: «Notre système d’immigration est cassé.» L’une des principales mesures envisagées consiste à proposer un chemin vers la citoyenneté aux 11,5 millions de sans-papiers, dont 86% vivent aux Etats-Unis depuis plus de sept ans. Il est question de vérifier les profils des candidats à une régularisation et de leur imposer des amendes, et peut-être même des paiements rétroactifs d’impôts. Le projet prévoit aussi de rendre obligatoire l’apprentissage de l’anglais et une instruction civique. Pas de pitié, en revanche, pour les criminels, qui seront expulsés du pays.

La proposition juge nécessaire de renforcer le contrôle aux frontières. Davantage de gardes-frontière et de drones pour la surveillance. Deux catégories d’immigrants bénéficieraient d’un traitement de faveur: les jeunes et les employés agricoles. Les premiers, venus illégalement aux Etats-Unis avec leurs parents, avaient déjà fait l’objet d’un projet de loi, le Dream Act, qui leur aurait permis de rester aux Etats-Unis. Mais celui-ci fut sèchement refusé par le Congrès en 2010. Aujourd’hui, les sénateurs veulent aider les jeunes à rester. Interrogé par CNN, un jeune Latino de 19 ans, Cesar Valdez, est venu aux Etats-Unis à l’âge de 4 ans. Il se dit prêt à «mourir» pour l’Amérique. Mais, sans papiers, l’armée refuse de le recruter.

La «bande des huit» entend aussi favoriser le séjour de ces «employés agricoles qui accomplissent une tâche d’une importance capitale en contribuant au maintien de notre sécurité alimentaire». L’enjeu est crucial. Bon nombre d’agriculteurs n’arrivent plus à recruter la main-d’œuvre nécessaire.

Une réforme globale de l’immigration passe également par une révision profonde du régime de visas. L’Amérique, terre d’immigrés et d’immigration, veut attirer les meilleurs étudiants et professionnels du monde entier. Après les attentats du 11 septembre 2001, ce désir relevait parfois du parcours du combattant. Rassérénée, l’Amérique semble prête à changer la donne. Les titulaires d’un doctorat et d’un master en science, technologie, ingénierie et mathématiques issus d’une université américaine, recevront une carte verte, l’autorisation de résidence permanente. Enfin, les sénateurs comptent renforcer le système de vérification auprès des employeurs susceptibles d’engager des clandestins.

Barack Obama devrait présenter le même type de réforme, mais est censé rendre plus facile l’accès à la citoyenneté. Le débat ne fait toutefois que commencer. Il sera long et semé d’embûches. Le Center for American Progress, un groupe de réflexion progressiste de Washington, quantifie les bénéfices d’une régularisation des 11,5 millions de sans-papiers: cela pourrait induire une hausse du produit intérieur brut américain de 1500 milliards de dollars, et des rentrées fiscales nettes sur le revenu de 5 milliards de dollars en trois ans.

Régulariser 11,5 millions de sans-papiers induirait une hausse du PIB de 1500 milliards de dollars