Les agriculteurs européens ne veulent pas d'une baisse des prix garantis qui réduirait encore un peu plus leur niveau de vie. Ils étaient 50 000 selon leurs organisations syndicales – 30 000 si l'on en croit la police – à défiler lundi dans les rues de Bruxelles pour protester contre la réforme de la Politique agricole commune (PAC). Une manifestation bon enfant. Même si quelques incidents ont été signalés avec les forces de police, qui avaient déployé un dispositif impressionnant pour éviter tout débordement.

Un vent glacial entrecoupé de bourrasques de neige souffle sur l'esplanade du Cinquantenaire, un parc situé à un jet de pierre des institutions européennes. Les paysans en ont vu d'autres. «Le temps n'est pas avec nous, mais le cœur y est», lâche l'un d'entre eux en avalant une merguez achetée à prix d'or à un marchand ambulant. Un peu plus loin, un groupe parti la veille de Charente-Maritime ouvre les bouteilles pour se réchauffer. «Un cognac-tonic, ça vous dit?» demande un jeune costaud aux pommettes rougies. «C'est comme ça qu'on le boit chez nous dans les dancings.»

A 11 heures, les organisateurs chauffent leurs troupes. «Paysans, battez-vous», hurle un Allemand dans le micro. «Nous n'avons pas besoin de Fischler (le commissaire européen à l'Agriculture, n.d.l.r.)», lui répondent en chœur des Bavarois prêts à en découdre. Une marée humaine a envahi l'esplanade, point de rassemblement de la manifestation. Les uns portent des ponchos en plastique jaune, d'autres arborent des casquettes vertes. Quelque 22 000 Français seraient là, 12 000 Allemands, 6000 Italiens et autant de Belges. Les Espagnols, les Portugais et les Suédois ont eux aussi répondu présent. Même quelques Britanniques et Irlandais sont de la partie.

A midi, le cortège s'ébranle sous les calicots. «Chassez les bureaucrates de leur palais», «PAC 2000: liquidation avant fermeture». Les Français sont les plus originaux. «Si Santer (le président de la Commission) s'en tire, on s'enterre. Si Santer s'enterre, on s'en tire», clame une banderole. Là, ce sont les dirigeants français que l'on égratigne. «Chirac, tu nous mets la tête dans le sac», dénonce une pancarte.

Quelques incidents éclatent ici et là. Des arbres sont déracinés, des bancs publics taillés en pièces. Des œufs et des pommes de terre fusent sur les forces de l'ordre, qui répondent par des gaz lacrymogènes et des canons à eau. Bilan: un policier légèrement blessé. «Ce sont des incidents mineurs, à mettre sur le compte de quelques groupes incontrôlés», concède un organisateur. La gendarmerie rétorque par la voix de son porte-parole que «les manifestants sont moins bien organisés qu'ils ne l'ont prétendu».

A 15 heures, la manifestation est dissoute, deux heures plus tôt que prévu. Sans doute pour éviter de nouveaux dérapages. Les 600 cars arrivés des quatre coins d'Europe prennent le chemin du retour. Une délégation est reçue par les ministres européens de l'Agriculture retranchés dans un bâtiment placé sous bonne garde. La nuit tombe et la diplomatie reprend ses droits. D'ici à la fin de la semaine, les Quinze vont tenter d'accorder leurs violons sur la réforme de la PAC. Une réforme incontournable si l'Europe veut aborder en position de force le nouveau cycle de négociations commerciales qui sera lancé en décembre sous les auspices de l'OMC. Et s'élargir, sans voir son budget exploser, aux pays de l'Est, plus pauvres et à forte population agricole.