Raul Castro avait averti: «Le changement se fera sans hâte, mais sans pause.» Depuis qu’il a remplacé son frère Fidel à la tête du pays, en 2006 – avant d’être officiellement intronisé en 2008 – Cuba opère sa mue par petites touches.

Dernier changement en date, l’ouverture en juin d’une centaine de salles internet publiques. Le numéro deux du régime, Miguel Diaz-Canel, a reconnu lui-même qu’interdire la diffusion d’information sur la Toile est devenu une «fantaisie impossible». Cuba reste toutefois le pays où l’accès internet est le plus restreint, et la plupart des habitants de l’île ne peuvent pas s’offrir la connexion à 4 francs de l’heure, près du quart du salaire moyen mensuel (18 francs).

Autre nouveauté: depuis janvier, les Cubains sont autorisés à quitter le territoire s’ils sont munis d’un passeport. Avant, seul un coûteux permis de sortie, la «carte blanche», et une lettre d’invitation du pays de destination permettait de se rendre à l’étranger. La célèbre blogueuse critique Yoani Sanchez a pu quitter l’île en février, et surtout y revenir le 30 mai, sans ennui.

Activité indépendante

«C’est très fort du point de vue symbolique», estime Alberto Gabriele, de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced). Selon lui, le pays affiche pour la première fois «une volonté de réaliser des profondes réformes structurelles».

Depuis 2010, les Cubains ont acquis le droit de contracter un emprunt bancaire, d’acheter et vendre des voitures d’occasion, des maisons, des téléphones et ordinateurs portables. Ils peuvent passer une nuit à l’hôtel, privilège longtemps réservé aux touristes. Surtout, le gouvernement a autorisé 118 catégories d’activité indépendante. Coiffeurs, vendeurs, mécaniciens, charpentiers, restaurateurs, fleuristes: les petits métiers se multiplient dans les centres urbains, où se concentrent les activités liées au tourisme. L’émergence de petites entreprises privées «ouvre une fenêtre vers un changement profond de mentalité», affirme l’expert Ted Piccone, de la Brookings Institution, et permet aux Cubains d’améliorer leur niveau de vie. Un restaurant de 50 tables – le maximum autorisé – peut rapporter jusqu’à 46 000 francs par an, soit plus de 200 fois le salaire mensuel moyen. «Le nombre de restaurants à La Havane a plus que triplé, passant en deux ans de 79 à 300», relève Ted Henken, président de l’Association d’étude de l’économie cubaine à Miami.

«L’Etat n’a plus les moyens de son hégémonie, il est forcé de transférer une partie des activités du public au privé. Mais il le fait tout en imposant des restrictions», poursuit l’économiste. La majorité des travailleurs indépendants ont difficilement accès au crédit, ils restent cantonnés à des petites activités de service peu rémunératrices, et se voient lourdement taxés s’ils engagent plus de cinq personnes. L’Etat reste de loin le principal employeur du pays. Il comptait supprimer 1,8 million de postes dans le secteur public d’ici à 2014. Face à la fronde des bureaucrates, il a dû faire machine arrière. En 2012, 365 000 emplois jugés surnuméraires avaient été supprimés.

«Gueule de bois idéologique»

En 2011, le Parti communiste approuvait 313 recommandations pour sortir l’île du marasme économique. Depuis, le gouvernement se tient sur ses gardes. Il ne parle pas de réforme, mais d’«actualisation du modèle social et économique cubain». Il n’emploie pas l’expression «secteur privé», mais «secteur non public». Il évoque la «création de richesse», mais ne veut pas voir les individus s’enrichir. Pour l’économiste cubain Carmelo Mesa-Lago, de l’Université de Pittsburgh, les euphémismes révèlent l’ambiguïté des dirigeants, qui tentent de rendre l’économie plus efficace et productive, sans abandonner la planification centralisée.

«Cuba souffre d’une gueule de bois idéologique: Fidel Castro prônait l’égalitarisme, son frère se montre plus pragmatique et tente de mettre en avant l’égalité des chances. Mais, par peur de perdre le contrôle, il ne va pas assez loin, et les réformes finissent par provoquer des effets indésirables», affirme Carmelo Mesa-Lago. L’Etat n’a pas attendu que le niveau de vie de la population s’améliore pour couper dans les aides sociales, et les inégalités se creusent sur l’île, perpétuées par un système monétaire dual – le peso réservé aux Cubains et le peso convertible, indexé sur le dollar et utilisé dans le tourisme.

Et l’île reste très dépendante de l’étranger. De nombreuses familles comptent sur l’argent envoyé par leurs proches installés surtout aux Etats-Unis. Les transferts s’élèvent à 2,5 milliards de dollars par an. Le Venezuela fournit à Cuba 60% de son pétrole et contribue à un sixième de son PIB de 60 milliards de dollars, mais l’avenir des relations entre les deux pays est incertain, depuis le décès de Hugo Chavez et le délitement de l’économie.

«L’Etat redoute que l’indépendance matérielle des Cubains ne se traduise par une demande d’autonomie politique, affirme Ted Henken. En fait, si les individus ne voient pas leur situation s’améliorer plus rapidement, ils pourraient finir par voter avec leurs pieds.» L’an dernier, souligne l’économiste, plus de 56 000 Cubains ont émigré, un chiffre record.