Europe

Réfugiés: les Hongrois appelés aux urnes

Le premier ministre populiste demande aux Hongrois de rejeter par référendum, ce dimanche, le dispositif européen de répartition des demandeurs d’asile entre les pays de l’Union

Talons aiguilles fuchsia assortis à sa veste en daim, Monika Ronaszeki distribue des tracts en faveur du «non» pour le référendum, sur la place Blaha de Budapest. Son parti souverainiste, le Fidesz, est au pouvoir en Hongrie depuis 2010. Il a chargé cette ex-députée, fière mère de sept enfants, de mener campagne dans la cinquième circonscription de la capitale.

«Si je me bats, c’est pour tout le continent, affirme-t-elle. Nous avons hérité de nos ancêtres une culture judéo-chrétienne qu’il est de notre devoir de transmettre aux générations futures. Aujourd’hui, l’Europe est riche, mais faible. Mon beau-frère, cardiologue à Nice, a failli mourir lors de l’attentat du 14 juillet. Nous devons remporter ce vote, car cela convaincra les dirigeants allemands et français de laisser leurs peuples s’exprimer à leur tour sur le sujet.»

Projet européen mort-né

Le sujet, c’est l’accueil et la répartition dans toute l’Europe de 160 000 demandeurs d’asile syriens, irakiens et érythréens présents en Grèce et en Italie, accusés par la Hongrie de favoriser le terrorisme djihadiste. Le premier ministre, Viktor Orban, a demandé à ses compatriotes de s’opposer, dimanche, à la relocalisation de 1300 d’entre eux en Hongrie. Même si ce plan de solidarité, pratiquement pas appliqué, est désormais mort-né.

Il avait été enclenché en 2015 par les Etats membres, à la suite d’un vote à la majorité qualifiée et sur proposition de la Commission, contre l’avis de Viktor Orban. La Hongrie estime que son caractère contraignant viole sa souveraineté; 8,3 millions d’électeurs sont donc appelés à se prononcer sur la question suivante: «Voulez-vous que l’Union européenne décrète une relocalisation coercitive de citoyens non hongrois en Hongrie, sans l’approbation du parlement hongrois?»

Partout dans le pays, des affiches placardées par le gouvernement interpellent les passants: «Le saviez-vous? Bruxelles veut que nous accueillions un nombre de réfugiés équivalent à la taille d’une ville.» «Le saviez-vous? Plus de 300 personnes sont mortes en Europe depuis le début de la crise migratoire», en référence aux attentats de Paris et de Bruxelles.

Pour Andras Bragyova, constitutionnaliste à l’Académie des sciences de Hongrie, parler de «relocalisation coercitive» n’a aucun sens. «Le parlement hongrois a accepté toutes les obligations découlant de l’adhésion de la Hongrie à l’Union européenne en 2004», rappelle-t-il. Le 12 avril 2003, les Hongrois avaient voté à 83,76% en faveur de l’élargissement, renonçant d’eux-mêmes à une partie de leurs prérogatives. «Par ailleurs, en déposant une plainte au niveau européen, le gouvernement a implicitement reconnu la suprématie du droit communautaire», ajoute le juriste. En décembre 2015, l’exécutif a effectivement introduit un recours contre les quotas obligatoires devant la Cour de justice de l’Union européenne, dont l’arrêt n’est pas attendu avant plusieurs semaines.

«Climat de haine»

Selon Andras Bragyova, Viktor Orban organise ce référendum pour des raisons politiques, face à des dirigeants européens qui craignent ce nouveau coup porté à l’unité de l’Union, déjà fragilisée par la décision des Britanniques de la quitter. Car la Hongrie souhaite s’appuyer sur la légitimité démocratique que lui offrira ce scrutin pour réclamer des réformes institutionnelles «à la carte». Budapest plaiderait notamment, arguant des changements géopolitiques survenus depuis la signature du traité de Lisbonne, pour une clause renforçant le rôle des parlements nationaux sur les sujets relatifs aux questions migratoires. Le gouvernement hongrois pense aussi que les réfugiés doivent être accueillis dans les pays entourant les zones de conflits. Il se dit prêt à augmenter son aide humanitaire.

Mais sa rhétorique heurte certains Hongrois. Afin de marquer sa désapprobation, Pal Szabo a choisi d’aller coller des affiches du Parti hongrois du chien à deux queues, un mouvement maniant la dérision. «C’est le seul moyen dont je dispose pour contrer le climat de haine distillé par la propagande gouvernementale», lance cet étudiant en physique. Les panneaux qu’il installe parodient les messages hostiles aux migrants des affiches officielles. «Le saviez-vous? Les gens ne sont pas stupides.» «Le saviez-vous? Il y a la guerre en Syrie.»

50% de participation nécessaire

Cette initiative rencontre un large écho, face à l’absence presque totale de campagne de l’opposition qui, sauf rares exceptions, n’appelle pas à voter pour le oui. «En trois semaines, nous avons reçu 130 000 euros de dons pour imprimer les affiches de la part de 5000 personnes», s’étonne Gergely Kovacs, président du parti.

Après une campagne qui fut très longue, le sondeur Tibor Zavecz n’est pas sûr que Viktor Orban obtienne le seuil de 50% de participation requis pour que la votation soit valide. «Je ne ressens plus le sujet des migrants comme étant une préoccupation quotidienne dans la vie des gens», énonce-t-il. Les études qu’il a réalisées ces derniers jours prévoient que 53% des votants se déplaceront. «Mais les gens disent souvent qu’ils iront mettre un bulletin dans l’urne et puis ils ne le font pas.» Le rejet des quotas est, quoi qu’il en soit, donné largement vainqueur, à 90%.

Selon le politologue Richard Nagy Szentpéteri, les résultats de dimanche seront cruciaux pour Viktor Orban. Il cherche à se conforter politiquement, alors que des critiques sur sa politique économique et sociale se faisaient entendre avant le début de la crise des migrants. S’il ne parvient pas à mobiliser la majorité de la population, il pourrait faire face à des appels à la démission.

«Il veut remporter les élections législatives de 2018 et espère créer une dynamique en sa faveur face à son concurrent d’extrême droite, le parti Jobbik, qui frôle les 20%, poursuit le politologue. Il souhaite devenir le premier ministre qui aura le plus marqué notre pays.» Autant que sur la question de l’accueil des demandeurs d’asile, c’est donc aussi sur cette ambition que les Hongrois doivent s’exprimer dimanche.

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