Proche-Orient

Réfugiés au Liban: «Où revenir, quand sa maison est détruite?»

Soumis à de piètres conditions de vie, des Syriens voudraient mettre fin à leur exil mais craignent pour leur sécurité s’ils rentrent au pays

Abou Mohamed aime se souvenir de la beauté de Homs avant le soulèvement syrien, en 2011. Cet ancien ouvrier de 38 ans, réfugié au Liban dans un camp informel d’Al-Marj, dans la vallée de la Bekaa, a vécu les heures terribles de la ville, dont des quartiers ont été ravagés par les combats entre forces pro et anti-Assad et les bombardements de l’armée: il était terré chez lui lors de l’offensive du régime, en 2012, pour reprendre le faubourg de Baba Amr à la rébellion.

Il est encore resté deux ans, avant de gagner le Liban – «car la vie à Homs était trop dure». Mais ce père de famille veut aujourd’hui rentrer chez lui. «Ici, mes enfants sont condamnés, l’éducation qu’ils reçoivent est misérable, on vit dans une tente minable. On est dans la septième année de guerre, on n’en peut plus», dit-il dans son épicerie rudimentaire, installée sous une tente.

Crainte d’un enrôlement forcé

Abou Mohamed s’est fixé un objectif: que ses enfants fassent la prochaine rentrée scolaire à Homs, «où les combats ont cessé». La ville est entièrement sous le contrôle du régime. Il ira en éclaireur, «pour arranger l’appartement, toujours debout», de Baba Amr. Malgré le chômage, des amis sur place lui assurent qu’il trouvera du travail. Quelques lignes inscrites sur son carnet militaire encouragent cet homme, qui affirme «n’être ni avec le régime ni avec l’opposition», à préparer son départ: «Lisez, je suis le seul fils de la fratrie, je ne peux pas être incorporé dans l’armée.» La crainte d’un enrôlement forcé, pour les hommes âgés de 18 à 42 ans, est un obstacle majeur au retour. Abou Mohamed prévoit de laisser au Liban son aîné, âgé de 18 ans.

Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus de 7000 réfugiés sont repartis de façon spontanée du Liban vers la Syrie, entre janvier et mai 2017, pour la plupart en direction de Damas ou de zones «sous contrôle du gouvernement». Ce chiffre est à prendre avec précaution, car certains retours sont temporaires. Et c’est une goutte d’eau, comparé au 1,5 million de Syriens présents au Liban, selon Beyrouth. Sur les 5 millions de réfugiés dans les pays voisins de la Syrie, une majorité d’entre eux envisage de revenir, selon le HCR, mais seuls 6% se disent prêts à le faire dans un proche avenir.

Je ne repartirai pas tant que le régime est en place, ou sans un accord pour nous protéger

«Il y a plus de gens qui pensent à rentrer si la situation s’améliore», dit Ali, le chawiche (responsable) du camp informel d’Al-Marj, dont la plupart des habitants sont originaires de Homs et musulmans sunnites, comme la majorité des Syriens. «Mais cela ne veut pas dire que les retours seront rapides, précise-t-il. Il faut que la sécurité soit garantie. Et où revenir, quand sa maison est détruite?» Le cœur de ce trentenaire est du côté de l’opposition, et il craint une arrestation s’il regagne sa ville: «J’ai perdu de nombreux proches, tués à Homs. Je ne repartirai pas tant que le régime est en place, ou sans un accord pour nous protéger.»

Non loin de là, à Zahlé, l’archevêché grec catholique affirme que 70 familles chrétiennes, soit un peu plus de 10% de celles prises en charge, sont rentrées en Syrie depuis fin 2016, vers des zones tenues par l’armée et ses alliés, aujourd’hui soulagés des combats. Mais de nouvelles familles sont arrivées, d’Alep ou de Deraa. Ceux qui sont partis ont notamment été poussés par le «coût de la vie au Liban».

Nous n’avons pas les moyens de reconstruire. L’Etat peut-il nous aider? Si quelqu’un paye, je rentre demain

Mountaha B., grecque orthodoxe, qui vit depuis cinq ans à Zahlé, soutient le pouvoir de Bachar el-Assad tout en refusant que son fils trentenaire, réfugié avec elle, rejoigne l’armée. Elle s’est «réjouie» quand les derniers rebelles ont quitté, en avril, sa ville natale de Zebdani. Proche du Liban, cette localité a été reprise par le Hezbollah libanais et l’armée syrienne, «mais Zebdani n’est plus qu’un champ de ruines».

Un proche lui a envoyé des photos: sa maison est encombrée de gravats, les murs noircis par le feu ou troués d’impacts. «Nous n’avons pas les moyens de reconstruire. L’Etat peut-il nous aider? Si quelqu’un paye, je rentre demain.» Mountaha se demande si la vie «pourra un jour redevenir comme avant, quand [ils vivaient] tous ensemble».

Nous, les réfugiés syriens, on est fatigués. On fait face à des pressions croissantes au Liban

A Al-Marj, de joyeuses voix de femmes s’élèvent d’une tente à l’occasion d’un mariage. Mais Abou Ahmad n’a pas le cœur à la fête: «Nous, les réfugiés syriens, on est fatigués. On fait face à des pressions croissantes au Liban.» Les Syriens y représentent près du quart de la population.

Depuis fin juin, à la suite d’une opération de l’armée libanaise dans des camps de déplacés, les tensions se sont exacerbées. La vidéo d’un Syrien passé à tabac par des Libanais a fait le tour des réseaux sociaux. La question du départ des réfugiés agite aussi le débat politique. Mais, pour le HCR, les conditions de vie en Syrie ne permettent pas aujourd’hui des retours sécurisés.

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