Damien Carème l’a appris à ses dépens. Maire de Grande-Synthe, la ville nordiste proche du port de Dunkerque où environ un millier de migrants ont été réinstallés avec succès dans des logis préfabriqués en mars dernier après l’évacuation de leurs bidonvilles installés les bosquets périphériques, l’élu écologiste a reçu consigne de ne pas défendre dans les médias l’idée de «camp». «Beaucoup pensent que l’option choisie à Grande-Synthe, qui consiste à maintenir les migrants dans des structures d’accueil provisoires, mais organisées et gérées en lien avec les organisations humanitaires, est la plus adaptée, reconnaît un diplomate de l’Office français des réfugiés et apatrides (OFPRA). La plupart des anciens résidents de la «jungle» de Calais souhaitent, on le voit bien, rester ensemble dans l’espoir qu’un règlement sera trouvé avec le Royaume-Uni. Parler, pour ces jeunes hommes, de mise à l’abri dans des centres disséminés en province n’a guère de sens.»

Pas question, donc, de regarder les choses en face. Ou du moins, d’accepter les contraintes de la réalité, pour gérer cette petite dizaine de milliers de migrants. Depuis que le démantèlement de la «jungle» de Calais a été annoncé, puis mis en œuvre – il s’achève ces jours-ci par la démolition complète au bulldozer du site adjacent au port –, le gouvernement français s’est installé dans une impasse sémantique que François Hollande a confirmée en répétant ce mardi à «La Voix du Nord» qu'«il n’y aura pas de réinstallation sur la lande de Calais».

Risque de campements sauvages décuplé

L’expression «mise à l’abri» remplace les mots «évacuation». Les préfets parlent de «centres d’accueil» pour les quelque 450 lieux mobilisés dans tout l’Hexagone pour recevoir les migrants (logés parfois dans hôtels Formule 1 ou dans des HLM). Toute la phraséologie officielle est centrée sur le traitement des «demandes d’asile» dûment déposées en préfecture – accordées in fine à titre provisoire pour environ 70% des migrants, selon les sources officielles, avec jusqu’ici de très faibles taux d’expulsion pour les 30% restants – alors qu’à l’évidence, une grande majorité des ex-habitants de la «jungle» n’ont pas fait l’objet de persécutions individuelles et ont surtout pris le chemin de l’exil pour des raisons économiques en provenance souvent, il est vrai, de pays en guerre (Soudan, Erythrée, Afghanistan…).

Résultat: le risque de voir les campements sauvages se multiplier, dans les villes françaises, à l’approche de l’hiver. «Ce qui a été fait à Grande-Synthe, où la population a été associée, est pourtant la preuve que des camps de réfugiés peuvent être dignement organisés et que cela correspond à la donne actuelle, estimait mardi la candidate écologiste à la présidentielle Michèle Rivasi, parlementaire européenne. Si on ne prend pas des solutions adaptées, ce sera sans fin.»

La situation dans le nord de Paris, près de la place Stalingrad, est de ce point de vue emblématique. Depuis des semaines, des centaines de migrants installés sous des tentes données par les associations campaient au pied du métro aérien. Leur nombre a explosé en quelques jours. Ils sont maintenant environ 2000, regroupés par «quartiers». Les Afghans et les Pakistanais du côté du quai de Jemmapes. Les Soudanais le long de l’avenue de Flandres. Les Ethiopiens près du boulevard de la Villette. La maire de la capitale, Anne Hidalgo, en a demandé l’évacuation lundi par écrit au gouvernement, alors qu’un centre d’accueil doit ouvrir ces jours-ci porte de la Chapelle. Un autre centre était prévu dans le bois de Boulogne, à proximité des quartiers chics de l’ouest parisien, mais il a fait l’objet de nombreuses protestations de riverains. Son sort reste aujourd’hui en suspens.

Des migrants disparus dans la nature

Plus compliqué encore: de nombreux migrants acheminés par bus en province, souvent dans de petites localités, sont déjà repartis ou affirment qu’ils ne resteront pas. C’est le cas à Fouras, en Charente-Maritime, où plusieurs jeunes Soudanais réinstallés ont disparu dans la nature quelques jours après leur arrivée, provoquant l’émoi des associations locales d’entraide. Idem à Saxon-Sion, en Meurthe-et-Moselle. Autre casse-tête: le millier de mineurs encore hébergés dans le camp en containers installé en mars sur la partie sud de la jungle de Calais. La France exige qu’ils soient accueillis en Angleterre, où la plupart ont de la famille. Or moins de 300 ont pour l’heure été acceptés. Problème: ces mineurs sont souvent âgés de 16 ou 17 ans. Et ils disent ouvertement vouloir retrouver leurs ex-amis de la «jungle» s’ils ne sont pas réinstallés.

Les policiers mobilisés à Calais, toujours présents sur place, s’inquiètent par avance des suites du démantèlement de la «jungle», faute de compromis trouvé avec Londres et de structures d’accueil réellement adaptées. Tous savent que l’évacuation annoncée de la place Stalingrad, pour laquelle ils risquent d’être mobilisés, sera plus compliquée, voire carrément dangereuse. «Une évacuation de ce type en ville, dans un périmètre entouré d’avenues commerçantes, avec le va-et-vient des stations de métro, est le pire des scénarios», répond au «Temps» un officier chargé de la surveillance de l’ex-«jungle», contacté au téléphone. Des échauffourées ont d’ailleurs eu lieu ce lundi.

Pourquoi cet entêtement à refuser un ou plusieurs camps de réfugiés appropriés, dotés de moyens humanitaires et aussi de la surveillance adéquate pour cette population pour l’essentiel masculine (la plupart des familles et des femmes isolées ayant été réinstallées)? «L’idée de camp, pour des raisons historiques évidentes, reste inenvisageable en France, poursuit le diplomate en poste à l’OFPRA, très impliqué dans le démantèlement de la «jungle». Les politiques, en pleine campagne présidentielle, ne veulent pas en entendre parler. C’est tout.» Même si dans les faits, les mesures prises aboutissent à des concentrations désordonnées de migrants encore plus problématiques et beaucoup plus difficiles à gérer.