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Manifestations devant la Cour suprême, qui doit trancher sur une affaire délicate de liberté religieuse versus liberté sexuelle.
© Chip Somodevilla/Getty Images/AFP

états-unis

Refuser un gâteau de mariage à un couple gay, le débat qui agite les Etats-Unis

La Cour suprême s’est montrée très divisée dans le dossier explosif mêlant liberté religieuse, liberté d’expression et discrimination sexuelle. L’administration Trump a pris fait et cause pour le pâtissier bigot. Les homosexuels espèrent rallier le juge Anthony Kennedy à leur cause

En refusant de confectionner un gâteau de mariage pour un couple gay, le pâtissier Jack Phillips ne pensait pas déclencher un torrent de réactions qui l’amènerait jusqu’à la Cour suprême. C’est pourtant bien ce gâteau fantôme qui était, mardi, au cœur d’âpres débats au sein de la plus haute juridiction du pays. La décision, historique, sera connue d’ici à fin juin 2018.

Trois grands principes de la Constitution

L’audience était très attendue. Au-delà de l’aspect insolite, l’affaire met en exergue les divisions entre chrétiens conservateurs et communauté LGBT aux Etats-Unis. Car c’est au nom de sa foi que Jack Phillips a refusé de satisfaire ses clients. Pour prendre leur décision, les juges sont écartelés entre trois grands principes de droit ancrés dans la Constitution: la liberté religieuse, la liberté d’expression et l’égalité sexuelle.

Donner raison au pâtissier reviendrait en quelque sorte à valider un droit à la discrimination. Depuis vendredi déjà, des curieux campaient devant la Cour suprême pour assister à l’audience. Les manifestants sont venus en masse.

L’affaire a été déclenchée le 19 juillet 2012, dans la pâtisserie Masterpiece Cakeshop à Lakewood, dans la banlieue de Denver. Ce jour-là, Jack Phillips a dit non à Dave Mullins et Charlie Craig, deux hommes qui étaient sur le point de se marier. Non à la demande de leur faire un gâteau de mariage. Il a expliqué son refus en invoquant sa foi chrétienne. «Je peux vous faire des gâteaux d’anniversaire, des cookies et des brownies, mais je refuse de faire des gâteaux pour célébrer des unions de même sexe», leur a-t-il fait savoir.

Pas d’alcool dans ses gâteaux

Choqués, les deux hommes ont décidé de porter plainte, en se basant sur une loi du Colorado datant de 1885 qui interdit aux commerces ouverts au public toute discrimination basée sur la race, la religion, l’ethnicité, le pays d’origine ou l’orientation sexuelle. En 2015, ils ont obtenu gain de cause devant une cour d’appel du Colorado.

Jack Phillips a alors décidé de porter l’affaire devant la Cour suprême. Le pâtissier avait déjà refusé des cupcakes à un couple de lesbiennes. Fidèle à ses croyances, il ne met jamais d’alcool dans ses créations, refuse d’en faire pour la fête païenne d’Halloween, et s’est déjà opposé à la confection d’un gâteau pour célébrer un divorce, précisent des documents de justice.

Liberté artistique ou discrimination?

Ses avocats insistent sur le fait que Jack Phillips n’a pas refusé de servir un couple parce qu’il était gay, mais qu’il a refusé de confectionner un gâteau de fête parce qu’il est opposé au mariage pour homosexuels. Ils invoquent sa liberté artistique, et donc d’expression. «Est-ce qu’un créateur de t-shirts, athée, devrait être forcé de fabriquer des t-shirts proclamant: «Dieu existe»? Est-ce qu’un rédacteur de discours démocrate devrait être contraint d’écrire un discours pour un homme politique républicain, et vice-versa?» souligne l’avocat Jeremy Tedesco à l’AFP.

Défendus par la très puissante ACLU (American Civil Liberties Union), Dave Mullins et Charlie Craig balaient l’argument de la liberté artistique masquant des convictions religieuses. Ils ont très clairement été victimes d’une discrimination sexuelle, insistent-ils. L’ACLU a sorti des arguments lourds. La religion a par le passé déjà été utilisée pour défendre le recours à l’esclavage et de graves discriminations, relève-t-elle. Dans les années 1960, Piggie Park, une chaîne de restaurants spécialisée dans les barbecues, avait refusé de servir des Noirs insinuant que l’intégration raciale «contrevenait à la volonté de Dieu», rappelle l’avocate Ria Tabacco Mar. La chaîne avait été déboutée par la Cour suprême.

Pour l’avocate, les arguments de Jack Phillips sont du même ordre de ceux de l’Université Bob Jones, qui assurait ne pas vouloir interdire des étudiants noirs, mais juste «proscrire toute relation interraciale». Un cas également débouté par la Cour suprême, en 1982. La partie adverse n’a pas manqué d’arguments pour répliquer: «Un sculpteur afro-américain ne pourrait pas être forcé de sculpter une croix pour le Ku Klux Klan.»

L’administration Trump soutient le pâtissier

Ces dernières semaines, les camps se sont creusés, l’affaire prenant une dimension très émotionnelle. Une vingtaine d’Etats américains et des dizaines d’élus du Congrès ont pris fait et cause pour le pâtissier. Surtout, le gouvernement Trump, le ministre de la Justice Jeff Sessions en tête, a fait savoir que refuser d’exprimer ses talents artistiques pour une commande en porte-à-faux avec ses croyances religieuses ne devrait pas être punissable.

Mardi, la pression était particulièrement forte sur le juge Anthony Kennedy, 81 ans, doyen de la Cour suprême. C’est lui, parmi les neuf juges, qui fera basculer le dossier dans un camp. Conservateur comme la majorité des juges de l’institution, catholique pratiquant, il s’est toutefois montré progressiste sur des enjeux de société majeurs, comme l’avortement ou la discrimination positive. Les homosexuels placent beaucoup d’espoir en lui: c’est grâce à Anthony Kennedy que la cour a tranché, en 2015, en faveur de la légalisation du mariage gay dans tous les Etats-Unis.

Mardi, le juge était très partagé. Il a notamment déclaré que la «tolérance est essentielle dans une société libre», pour démontrer que l’Etat du Colorado ne s’était pas montré tolérant envers le pâtissier chrétien. Mais il a aussi qualifié la position de l’administration Trump d'«affront pour les couples homosexuels». Pourrait-il décider de ne pas valider cet «affront»? Réponses dans quelques mois.

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