Le Congrès national africain (ANC), parti au pouvoir en Afrique du Sud, se trouve sur la défensive suite au meurtre du chef néonazi Eugene Terre’Blanche, 69 ans, battu à mort samedi par deux ouvriers de sa ferme à Ventersdorp (nord-ouest) après avoir été accusé d’avoir laissé le champ libre à un discours haineux envers la minorité afrikaner.

Le quotidien sud-africain The Star s’est rendu sur place, pour ramener un témoignage poignant sur les «Terre’Blanche’s last moments». Courrier international, lui, a traduit une interview terrifiante que Terre’Blanche avait accordée en octobre 2009 au Mail & Guardian, le très tolérant hebdomadaire de Johannesburg, où il déclarait: «Le dernier chapitre du Mouvement de résistance afrikaner [Afrikaner Weerstandsbeweging, AWB] n’a pas encore été écrit. Nous refusons d’abandonner. En fait, nous ne sommes qu’au commencement de notre nouveau voyage.» Et de rappeler qu’«à ses belles heures, dans les années 1980 et 1990, l’AWB était un groupe d’extrême droite connu et qui inspirait parfois la crainte. En 2003, pourtant, personne n’a sorti les Klippies and Coke [boissons à base de cognac et de Coca-Cola] pour fêter le 30e anniversaire du parti. Et pour cause. Son leader, Eugène Terre’Blanche, était en prison, où il purgeait une peine de six ans pour agression sur un pompiste noir et tentative de meurtre sur un vigile en 1997.»

Le feu se nourrit lorsque cette interview aborde le sujet de la criminalité: «Ce dont il est question aujourd’hui, c’est du droit d’une nation à se séparer d’un Etat rongé par le crime, la mort, le meurtre, le viol, le mensonge et la fraude, assène Terre’Blanche. C’est un Etat qui détient la palme de la corruption sur cette fichue planète, où le président possède plusieurs centaines de millions de rands qu’il est accusé d’avoir détournés [100 rands valent près de 13 francs]. Mais simplement parce qu’il est président, il échappe à toute poursuite! Je ne veux pas vivre dans un Etat où l’on peut avoir six épouses [sic], avoir des relations sexuelles avec sa nièce séropositive [sic] et où l’on peut quand même devenir président! Toutes ces choses attendent d’exploser, comme une bombe atomique…»

A Johannesburg, «entre transformations et désillusions» selon un reportage du Nouvelliste, à deux mois de la Coupe du monde de football, «cet assassinat ravive dangereusement les tensions raciales dans la nation arc-en-ciel», s’inquiétait mardi la Tribune de Genève dans son éditorial: «En début d’année, Clint East­wood rappelait avec le film Invictus qu’un événement sportif planétaire, le championnat du monde de rugby à XV de 1995, avait été utilisé par Nelson Mandela comme symbole de la «réconciliation nationale». Mais force est de constater que quinze ans après», le Mondial «ne permettra pas à l’Afrique du Sud de montrer une véritable «égalité des races», car celle-ci n’existe simplement pas sur le plan économique et social. […] Les rancœurs entre communautés sont, par conséquent, encore tenaces.»

La Croix, elle, se demande avec Thierry Vircoulon, auteur de L’Afrique du Sud au temps de Jacob Zuma (Ed. L’Harmattan) s’il y a «un risque d’embrasement racial» en constatant que depuis trois ans, «le président de la ligue de la jeunesse de l’ANC, Julius Malema, ne cesse de jeter de l’huile sur le feu. Il soutient le parti de Robert Mugabe au Zimbabwe et accuse de racisme les responsables blancs sud-africains. Dans ce contexte, le président Jacob Zuma n’a pas encore réussi à imposer une image claire. Il se contente de dire à chaque communauté ce qu’elle souhaite entendre. […] Cela ne fait pas une politique.»

Un éditorial du Monde replace aussi la crise dans le contexte footballistique: «En guise d’échauffement, voilà la nation organisatrice, flambeau de l’Afrique, qui renoue avec une de ses hantises, la confrontation entre les «races». […] Le miracle sud-africain demeure fragile. Il s’est construit, voilà à peine deux décennies, sur une poignée de mythes, notamment celui de la «nation arc-en-ciel». Les Sud-Africains ont fait de leur mieux pour mettre en commun l’idée que les lendemains seraient plus beaux sous la bannière de la coexistence raciale. Quinze ans plus tard, l’éblouissement est passé. Les masques tombent. Tout ne va pas si bien au pays de Nelson Mandela.» Bref, l’Afrique du Sud est mal dans sa peau multicolore, écrit, inquiet, le Sowetan Newspaper, qui exprime le point de vue noir.

Quant à Marianne Severin, chercheur associé au Centre d’étude d’Afrique noire (CEAN) à Sciences Po Bordeaux, elle «ne voit pas la société sud-africaine s’embraser», dit-elle à France Info. Même si certains n’hésitent pas, relève le site Sports.fr dans son «Journal de la Coupe du monde», «à verser dans la surenchère, à l’instar d’Andre Visagie, secrétaire général de l’AWB, qui, parlant de «déclaration de guerre de la communauté noire à la communauté blanche» et appelant à la «vengeance», a déclaré: «C’est le type d’incident qui arrive régulièrement en Afrique du Sud, ce à quoi [les pays participants] doivent s’attendre s’ils envoient leurs joueurs de football en Afrique du Sud.» Des propos qui ont été démentis lundi par le porte-parole de l’organisation, Pieter Steyn…