Les Etats-Unis «condamnent fermement» la Biélorussie pour l’interception d’un avion et l’arrestation d’un militant qui se trouvait à bord, a déclaré dimanche leur chef de la diplomatie, Antony Blinken. «Nous exigeons sa libération immédiate», a déclaré le secrétaire d’Etat américain dans un communiqué. «Cet acte choquant perpétré par le régime Loukachenko a mis en danger la vie de plus de 120 passagers, y compris des citoyens américains», a-t-il ajouté requérant une enquête approfondie. Le Bélarus a assuré avoir agi dans la légalité en interceptant un vol commercial après une alerte à la bombe, rejetant les accusations des Européens qui suspectent Minsk d’avoir détourné l’avion pour arrêter un opposant à bord. «Il n’y a aucun doute que les actions de nos organes compétents étaient en conformité avec les règles internationales», a indiqué le ministère des Affaires étrangères sur son site, rejetant les «accusations sans fondement» de pays européens, accusés de «politiser» l’incident.

Même le ciel biélorusse n’est plus un endroit sûr pour les journalistes. Dimanche après-midi, le vol Ryanair FR4978, qui reliait Athènes à Vilnius, a été forcé de se poser à Minsk après une alerte à la bombe. C’est un avion de chasse MiG-29 qui a contraint l’appareil à atterrir. «L’alerte s’est révélée fausse», a déclaré un porte-parole du gouvernement cité par l’agence de presse officielle Belta. Mais elle a permis l’arrestation d’un passager: Roman Protassovitch, ancien collaborateur de Nexta, une chaîne Telegram d’opposition très suivie en Biélorussie.

Inscrit sur la liste officielle des «individus impliqués dans des activités terroristes», le journaliste et militant Roman Protassovitch avait quitté le pays dès 2019. Svetlana Tikhanovskaïa, la cheffe de file de l’opposition, a appelé à sa libération immédiate. «Pour réprimer les journalistes, le régime est désormais prêt à détourner un avion, à violer les règles de l’aviation civile et les accords internationaux, a réagi Svetlana Tikhanovskaïa auprès du Temps. Après ce qui s’est passé aujourd’hui, personne ne devrait plus douter que le régime d’Alexandre Loukachenko est un régime terroriste. La communauté internationale doit réagir à ces abus, prendre de lourdes sanctions contre le régime et exclure la Biélorussie de l’Organisation de l’aviation civile internationale.»

L’acte des autorités biélorusses a suscité l’indignation de nombreuses capitales européennes. Paris, Berlin, Vilnius ou Varsovie, de même que le président du Conseil européen, Charles Michel, ont exigé que l’appareil et ses 171 passagers retenus à l’aéroport puissent quitter Minsk. En début de soirée dimanche, l’avion a pu décoller en direction de Vilnius sans que le sort de Roman Protassovitch, ni sa présence à bord, soit établi.

Suivi avant le décollage

Des membres de l’équipe de Svetlana Tikhanovskaïa ont rapporté que Roman Protassovitch pensait être suivi à l’aéroport d’Athènes, et qu’un homme a pris en photo ses documents de voyage. «Il risque la peine de mort», assure l’opposante. Si l’atterrissage forcé a été confirmé par les autorités, elles n’ont pas formellement commenté l’arrestation du journaliste mais assuré que «l’armée de l’air et les forces de défense aérienne sont toujours prêtes à repousser toute menace dans l’espace aérien», selon Andrei Gurtsevich, le premier commandant adjoint de l’armée de l’air.

Lire aussi: Des policiers aux côtés des manifestants biélorusses

La répression contre les opposants et les journalistes qui ne font pas partie de la machine officielle de propagande – qui n’ont jamais vraiment été tolérés par le régime – s’est accentuée ces dernières semaines. Privés d’accréditation, arrêtés lorsqu’ils couvrent une manifestation ou un procès, et désormais soumis aux mêmes peines de prison que s’ils y avaient participé en tant que militants. Les journalistes n’ont presque plus de latitude pour couvrir les évènements qui se passent dans le pays, même interviewer des opposants ou d’anciens prisonniers politiques peut justifier, aux yeux du régime, une arrestation.

Site d’information fermé

En début de semaine, le mastodonte Tut.by, l’un des principaux sites biélorusses, consulté par deux tiers des habitants du pays, est tombé. Fondé au début des années 2000, il avait réussi à survivre malgré des blocages réguliers. Une perquisition a eu lieu non seulement dans les locaux, mais aussi au domicile de plusieurs journalistes. Plusieurs journalistes ont été arrêtés, dont Marina Zolotova, la rédactrice en chef, et la veuve du fondateur du site. Rattaché à un organisme public, le High Tech Park, Tut.by est accusé de détournements de fonds publics et de fraude fiscale. Des accusations similaires à celles subies par le Press Club Belarus, dont cinq employés sont en prison depuis le mois de décembre.

Dans une lettre ouverte publiée début mai sur le site de l’Association des journalistes biélorusses (BAJ), 150 acteurs des médias ont demandé la fin de ce qu’ils considèrent être une «chasse aux sorcières», alertant sur l’impossibilité de trouver un imprimeur ou un distributeur pour de nombreux titres. Avant même cette semaine, Reporters sans frontières indiquait que la Biélorussie est aujourd’hui le pays le plus dangereux d’Europe pour les journalistes.

Lire encore: Svetlana Tikhanovskaïa: «Loukachenko ne laissera derrière lui que des ruines»