Des échauffourées dans les rues de Téhéran en raison de l’arrestation de Mir Hossein Moussavi et de Meh­di Karoubi. Le pouvoir judiciaire iranien qui nie avoir jeté en prison les deux chefs de l’opposition. En Iran, le printemps arabe continue de provoquer de fortes turbulences. John Limbert est très familier du pays. Y ayant vécu dans les années 1960 et 1970, il a été l’un des 76 otages américains détenus à l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran. Parlant couramment le persan, marié à une Iranienne, cet ex-ambassadeur a été appelé en 2009 par Williams Burns, numéro trois du Département d’Etat, à conseiller l’administration Obama sur l’Iran. Il livre son analyse.

Le Temps: La République islamique est-elle ébranlée par les événements du printemps arabe?

John Limbert: Le régime semble dire aux Iraniens: c’est très bien pour les Egyptiens et Tunisiens d’avoir le droit de voter librement, de se rassembler, de parler librement et d’avoir un gouvernement qui rende des comptes. Mais vous Iraniens, n’y pensez pas. En voyant la réaction des autorités, je me suis demandé si elles étaient trop stupides pour voir les implications du printemps arabe. Elles ne le sont pas. Elles essaient de montrer qu’elles sont sûres d’elles-mêmes tout en présentant l’opposition comme étant très faible.

– Comment interpréter cette attitude?

– La seule chose qu’on puisse dire au sujet de l’Iran, c’est qu’il nous prend toujours par surprise. Les discours prononcés par le guide suprême, Ali Khamenei, ne sont pas ceux d’une autorité en pleine confiance. Si le régime était sûr de lui et solide, il serait capable d’absorber les critiques. Mais il n’en accepte aucune. C’est un signe d’anxiété extrême. Le régime est en place depuis plus de trente ans et a pu faire ce qu’il voulait. Maintenant, il y a la foule dans la rue qui crie «mort au dictateur». Le guide devrait se rendre compte qu’on ne parle pas de Mussolini ou de Pinochet, mais bien de lui. La réaction du régime résulte de la peur et la répression violente en est l’expression. Le régime a décidé qu’il fallait être inflexible et rigide pour survivre.

– Le combat très virulent au sein du camp conservateur n’arrange pas les affaires du régime.

– C’est autodestructeur. Les autorités réduisent ainsi leur base de soutien. Face à ce spectacle, les Iraniens vont psychologiquement être tentés de dire que le régime est condamné et que ses suppôts sont des perdants. Le jour où cela arrivera – je ne sais pas quand ni comment –, je crains que la chute soit rapide et sanglante. Je ne vois pas une commission vérité ou de réconciliation se mettre en place.

– Y a-t-il une menace de guerre civile brandie par certains experts?

– En tant qu’historien, je dirais qu’il y a des risques de disputes, mais je ne crois pas au risque de guerre civile. D’ailleurs, quand les autorités se réfèrent à l’opposition, elles parlent de menaces de sédition. Elles craignent plus que tout la fitna, concept arabe et persan très négatif qui évoque l’anarchie et le chaos. Pour les tenants du régime, la tyrannie est toujours meilleure que la fitna. Il reste qu’en Iran, il y a toujours moins de place pour le compromis. C’est la leçon que le régime a tirée de l’expérience du shah dont les trop nombreuses concessions aux composantes du système l’ont perdu.

– La République islamique a néanmoins toléré la diversité d’opinions…

– La variété d’opinions a toujours été énorme. Il y a eu les nationalistes, les réformistes, les conservateurs. Cette diversité a pu s’exprimer en dépit d’une présence persistante de la violence. Rappelez-vous, au début des années 1980, les luttes de la jeune République islamique contre les nationalistes, les séparatistes d’ethnies diverses. Aujourd’hui toutefois, il y a une vraie différence. Le pouvoir ne tente même plus de cacher le fait qu’il utilise la force, même militaire. Auparavant, il l’occultait poliment.

– Le Mouvement vert, bien que réprimé, est toujours vivace.

– Il l’est, mais je me demande s’il ne faut pas parler désormais d’un mouvement plus large qui porte en lui l’insatisfaction croissante des Iraniens. Le problème avec le Mouvement vert, c’est qu’il demandait des réformes au sein même du système et non pas un changement de régime. Les récents événements montrent toutefois que les Iraniens vont désormais bien plus loin dans leurs revendications. Le pouvoir iranien l’a reconnu. On peut comprendre qu’il se sente si vulnérable. Tout questionnement à son sujet devient une menace pour sa survie. Il y a, il est vrai, des signaux inquiétants: ceux qui critiquent l’actuel gouvernement, ce sont les fils et petits-fils des fondateurs de la République islamique.

– La crise économique ne peut-elle pas à elle seule faire chuter le régime?

– Les experts prédisent depuis 30 ans l’effondrement de l’Iran en raison de sa mauvaise gestion de l’économie. Cela ne s’est jamais produit.

– On dit des jeunes Tunisiens qu’ils sont bien formés. Qu’en est-il des jeunes Iraniens?

– Plus de 60% de la population a moins de 30 ans et n’a pas de lien direct avec la Révolution de 1979. Les jeunes Iraniens sont éduqués, informés. Historiquement, les Iraniens ont toujours été très créatifs. Le risque, c’est une dichotomie croissante. D’un côté, l’Etat est toujours plus rigide, inflexible, brutal, de l’autre la société s’ouvre, s’informe. L’un et l’autre s’ignorent de plus en plus. C’est dangereux.

– La méthode du président Barack Obama avec l’Iran est-elle la bonne?

– Il faut avoir la devise du bon docteur: ne pas faire de mal. Notre manière d’aborder la politique intérieure iranienne a toujours été très lacunaire. Nous avons été menés en bateau, nous avons mal interprété certains faits. Une chose est sûre: nous devons soutenir les aspirations des Iraniens à une vie meilleure. Que ce soit à l’ONU ou ailleurs. Ce qui n’est pas utile en revanche, c’est de soutenir des mouvements en marge comme les moudjahidin du peuple que j’appelle des Hare Krishna équipés de revolvers.

– Le discours d’Obama à Norouz (Nouvel An perse) en 2009, sa politique de la main tendue, ont-ils eu un impact?

– Cette politique a mis les autorités iraniennes mal à l’aise. Elles n’ont pas su comment réagir. Quand vous parlez à votre interlocuteur de respect mutuel, la vieille rhétorique et les vieux slogans ne tiennent plus. Il faut donc continuer à mener une politique d’ouverture. C’est plus efficace, plus subtil, comme moyen de pression, qu’user du marteau.