L'escalade de la violence se poursuit à Téhéran. Après les manifestations et les émeutes, c'est de véritables combats de rues qui ont éclaté mardi dans la capitale iranienne. Quinze mille étudiants rejoints par la population ont choisi d'ignorer l'interdiction de manifester. Répartis en plusieurs groupes surchauffés, les rebelles ont tenté d'assaillir le Ministère de l'intérieur ainsi que la rédaction du journal ultraconservateur Kayhan, qui conspue les étudiants depuis une semaine. Un autre groupe aurait tenté plus au nord de la capitale de forcer l'entrée de la télévision nationale IRIB, dont les programmes, très conservateurs, ne donnent qu'une couverture très arbitraire des événements extraordinaires qui ont lieu depuis quelques jours dans la capitale, ainsi que dans d'autres villes du pays.

Autobus incendiés, vitrines brisées, pneus en flammes…

Tout l'après-midi de mardi, IRIB a diffusé des chants patriotiques et des appels à participer à la contre-manifestation officielle de ce mercredi. Un speaker a dénoncé les complots contre la République islamique ourdis par les sionistes et «l'arrogance mondiale» (surnom officiel des Etats-Unis).

Le bilan, hier soir, était lourd. Plusieurs autobus incendiés, des kilomètres de vitrines brisées, des boulevards jonchés de projectiles et de pneus en flammes. Un photographe iranien a reçu une balle dans la jambe et une équipe allemande de télévision a été bastonnée. Le bazar de Téhéran, ce cœur commercial et religieux de la métropole de 12 millions d'habitants, a été fermé. La dernière fermeture du Bazar remonte aux heures les plus dramatiques de la Révolution islamique, il y a vingt ans.

«L'Iran, c'est comme la Palestine», rugissaient des jeunes gens masqués en lançant des pierres et cités par l'agence Reuters. «Mort au despote, mort au dictateur», criaient d'autres, faisant sans doute allusion au Guide de la Révolution, le très conservateur Ali Khamenei. Des témoins font état de centaines d'arrestations et beaucoup de blessés étaient évacués dans des autobus bâchés de noir, pour dissimuler les visages.

Face aux jeunes, peu d'uniformes mais une profusion de groupes extrémistes armés de bâtons ou d'armes automatiques. Qu'ils appartiennent au Ansar-é Hezbollah ou à d'autres groupuscules ultraconservateurs comme les «Hadjis» ou les «Seyed», les miliciens ont bénéficié du soutien absolu des forces régulières et surtout de l'aide logistique de la police secrète, omniprésente dans les rues de la capitale avec son équipement de communication portable. Des hélicoptères survolant le centre-ville en permanence ont permis de guider les milices au sol qui suivaient toute la journée les mouvements de foule en se déplaçant par meutes d'une cinquantaine de motos.

A la tombée de la nuit, les militants islamiques avaient repris le contrôle du centre ville. «Nous offrons au Guide (Ali Khamanei) le sang de nos veines. Gloire au Hezbollah», ont-ils scandé en patrouillant dans les rues désertes.

La surprise est venue plus tard, quand le président réformateur Mohammad Khatami a durement condamné les troubles. «Ces actions sont contre les intérêts de notre nation, contre notre système et contre le programme de mon gouvernement», a-t-il déclaré dans une interview télévisée. «Je suis certain que ces gens ont de mauvaises intentions», a-t-il poursuivi en désignant les manifestants qui se réclament pourtant de son programme de démocratisation. «Ils veulent semer la violence dans la société et nous devons les en empêcher. […] Ces événements ne sont pas si sérieux. Créer des troubles n'est pas si difficile. C'est pourquoi nous combattrons cette violence aussi non-violemment que possible.» Deux jours plus tôt, le président déclarait à une assemblée de professeurs que les demandes des étudiants étaient légitimes. Entre-temps, le mouvement de protestation est sorti des universités.

De nombreux pays ont réagi hier à la crise iranienne. Les Etats-Unis, notamment, ont appelé le régime iranien à respecter les libertés d'expression, d'association et de réunion des étudiants. De plus, Washington a qualifié d'«absurdes» les affirmations de Téhéran l'accusant de s'être ingérés dans les affaires intérieures de l'Iran.