Il fallait s'y attendre: la présidence de la Commission des droits de l'homme de l'ONU par la Libye depuis lundi n'est pas passée inaperçue. De nombreuses voies, en Europe et aux Etats-Unis, se sont émues qu'un pays aux tristes statistiques en la matière soit investi d'une telle fonction. Le régime du colonel Kadhafi continue en effet de colporter l'image violente qu'il s'est lui-même forgée au cours des années 80 et 90: celle d'un Etat soutenant ouvertement des groupes terroristes palestiniens, apportant son aide à l'IRA ou à l'Armée rouge japonaise. Ou s'impliquant plus ou moins directement dans des attentats anti-occidentaux, dont les plus célèbres demeurent ceux contre le Boeing de la Pan Am au-dessus de la ville écossaise de Lockerbie en 1988 (270 victimes), et contre un DC-10 de la compagnie française UTA au-dessus du Niger l'année suivante (170 victimes).

Trente-trois ans après la révolution qui l'a porté au pouvoir en 1969, Mouammar Kadhafi demeure la cible de rapports très négatifs de la part des organisations des droits de l'homme. Celles-ci dénoncent pêle-mêle la détention sans inculpation ni jugement de centaines de prisonniers politiques (certains spécialistes de la Libye parlent de milliers d'individus), la traque à l'étranger des opposants en exil, le renvoi forcé de certains d'entre eux à Tripoli. Sans parler de la torture pratiquée par les forces de sécurité, ou de la peine de mort, toujours en vigueur dans le pays.

Et pourtant, malgré ce lourd passif dont elle cherche à se défaire, la Libye de 2003 n'est plus la même. Elle est parvenue, en 1999, à obtenir la levée de l'embargo onusien qui la maintenait en quarantaine, et son leader, vieilli (assagi?), adopte le langage policé qui doit, espère-t-il, parachever la réinsertion de son pays dans la communauté internationale. Washington, en effet, maintient l'embargo unilatéral qu'il a décrété en 1981 contre Tripoli.

Terrain privilégié de cette reconquête: la médiation des conflits. Lors de la crise des otages occidentaux sur l'île de Jolo (Philippines) en septembre 2000, ou sur le continent africain, dont Kadhafi s'est fait le champion après avoir délaissé ses rêves pan-arabes.

Pour beaucoup d'observateurs, les attentats du 11 septembre ont été une aubaine qu'il essaie de capitaliser. Dans une rare interview récemment accordée au magazine Newsweek, l'«ancien visage du mal», selon le titre de l'article, se fait un plaisir de rappeler que les services de renseignement de son pays partagent des informations avec leurs homologues américains au sujet d'Al-Qaida, preuve selon lui qu'il est dans le bon camp (américain) de la lutte contre le terrorisme. Lui-même, affirme-t-il, est la cible des fondamentalistes islamiques dans son propre pays. Le signe, surtout, que trente ans d'une politique dont il a lui-même fini par reconnaître l'échec ont depuis longtemps radicalisé des pans entiers de la population libyenne.