Le ministre libyen du Travail, Al Amin Manfur, a annoncé sa démission à Genève lundi, lors de l’Assemblée de l’Organisation internationale du travail (OIT). A peine sorti des entrailles du pouvoir, il raconte son revirement politique et sa vision d’une Libye à feu et à sang.

Le Temps: Pourquoi cette décision?

Al Amin Manfur: Quand je me suis retrouvé à la session de l’Organisation internationale du travail, j’ai ressenti le paradoxe de représenter un régime avec lequel je ne suis pas d’accord, alors j’ai décidé de couper les liens. Je suis certain maintenant qu’il n’existe pas de solution politique à la crise. Le régime est dogmatique. Alors qu’il aurait dû s’asseoir autour d’une table avec l’opposition pour trouver une issue, il poursuit une guerre injustifiable. Il est temps de mettre en place un système démocratique qui respecte les droits humains et la société civile. L’ère de la dictature est révolue, dans les faits et dans les esprits.

– Qu’aurait été une solution politique souhaitable d’après vous?

– Kadhafi ne peut pas rester au pouvoir. Il doit décider de partir et avoir le courage de l’annoncer publiquement. Conserver le pouvoir en mains familiales pendant si longtemps n’est pas logique. A présent, c’est de l’histoire ancienne. Ceux qui ont commis des crimes doivent être jugés. Kadhafi et ses fils sont des citoyens comme les autres, ils doivent être jugés. Si le régime tombe, Kadhafi ne doit pas quitter le pays. Il doit rester en Libye pour affronter les faits.

– Quels sont vos liens avec le régime?

– Je suis un technocrate, plus qu’un politicien. Je ne suis pas responsable des décisions prises par le régime. Mais, moralement, je me dois de rompre les liens avec le pouvoir.

– Comment avez-vous basculé dans l’opposition?

– Je l’approuve depuis le début, mais je suis resté à la tête de l’Etat pour tenter de convaincre le régime d’entamer un dialogue. J’espérais que les leaders pourraient s’adresser aux opposants sur un pied d’égalité, mais ils ont continué à les traiter comme des citoyens de seconde zone. J’étais certain qu’une solution politique était envisageable, j’ai participé à des rassemblements avec des personnalités publiques, des amis, d’anciens ministres, des intellectuels… Nous avons tenté de convaincre les membres du régime que l’opposition a des droits. Et chaque tentative a été détruite. Après trois mois d’échec, j’ai senti que je devais renoncer. Il n’y a pas de solution politique possible avec les membres de ce régime. En réalité, il n’y a pas eu de tentative sérieuse, seulement de timides essais. Personne n’a été en mesure de dire à Kadhafi qu’il est fini et que ses fils n’ont pas le droit de diriger le pays après lui. Alors j’ai décidé qu’il était temps de rejoindre mon peuple sur le champ de bataille.

– Etiez-vous en contact avec la famille Kadhafi?

– Seulement de manière indirecte. Certains groupes avec lesquels je travaillais avaient des contacts directs avec la famille.

– Quelle est la situation en Libye?

– Le régime a perdu sa légitimité au moment où il s’en est pris à la nation. Tout a commencé avec les demandes du peuple pour une vie politique et économique meilleure. Les leaders font des promesses depuis des décennies, sans agir. Les problèmes de logement et d’emploi ont poussé les gens dans la rue pour demander, pacifiquement, des changements et la fin de la dictature. Cela arrive dans beaucoup de pays. Alors on discute pour trouver des solutions. Dans notre pays, la réponse fut le massacre de la population. La violence a convaincu de nombreuses personnes de quitter le système.

– Qui soutient encore le clan Kadhafi?

– La plupart de ses liens reposent sur des intérêts financiers. Il bénéficie aussi du soutien de sa tribu. D’autres, encore, ont commis des crimes par le passé et tentent de se cacher derrière le pouvoir. Le régime contrôle les médias, il fait croire à la population que ses soutiens sont nombreux. Il ne s’agit en fait que de 10 à 20% de la population, au maximum. Mais ils sont tous armés et, surtout, ils possèdent l’argent. Le régime contrôle les entreprises, le pétrole, qu’il vend sur le marché noir, et il a accès au trésor.

– Où se trouve Kadhafi?

– Il est à Tripoli, en compagnie d’autres dirigeants. S’il reçoit encore des leaders étrangers comme le président sud-africain Jacob Zuma, c’est que le gouvernement est bel et bien en place. Par ailleurs, le premier ministre est toujours en fonction.

– Quel est l’état d’esprit parmi les supporters du régime?

– Jour après jour, le pouvoir faiblit. Ce n’est qu’une question de temps avant qu’il ne tombe. Je ne suis pas un stratège, je ne peux prédire quand. Cela n’arrivera pas dans l’immédiat, mais dans peu de temps.

– Et à Tripoli?

– L’humeur est sombre. La population agonise. La plupart ne sont pas d’accord avec ce qui se passe, mais ils gardent le silence.

– Quel avenir pour la Libye?

– Que ce soit une république ou une monarchie, le système devra être démocratique et fondé sur une Constitution. Je suis en faveur d’un système parlementaire, avec un premier ministre élu par le peuple. Personnellement, j’ai une préférence pour la monarchie, j’aime cela et je pense que, pour notre société islamique, c’est la meilleure option. Avant la révolution de Kadhafi en 1969, la famille royale El Sanusi était au pouvoir. Je n’ai aucun lien avec eux, mais ils ont marqué l’histoire de la Libye. Certains sont aujourd’hui dans l’opposition, d’autres l’étaient avant de quitter le pays pour l’Europe. La plupart sont restés à Benghazi et Tripoli.

– Vous êtes sur le point de quitter Genève, où allez-vous maintenant?

– Je vais à Londres pour visiter l’université où j’ai étudié, puis je retournerai à Benghazi pour mettre mes efforts au service l’opposition. Je vais rencontrer les membres du Conseil national de transition. Son leader, l’ancien ministre de la Justice Mustapha Mohamad Abdeljalil, est un ami.

– Quel est le moral à Benghazi?

– L’opposition sent qu’elle va gagner, elle a le moral haut, elle est convaincue de suivre le bon chemin.

– Craignez-vous les conséquences de votre acte?

– Non. Je n’ai pas l’intention de me cacher. Je ne suis pas l’esclave du régime. Les supporters de Kadhafi ne vont pas se venger, ils sont en minorité et, surtout, ils ne sont pas convaincus par la situation. Comme des automates, ils font ce qu’on leur dit sans poser de question.

– Votre position sur l’intervention en Libye?

– Je soutiens une intervention qui vise à trouver une solution politique. Je ne suis pas un expert, je ne peux pas dire si les opérations militaires doivent se poursuivre. L’opposition les considère comme une aide nécessaire. Je souhaite que la communauté internationale, le gouvernement suisse en particulier et les organisations internationales reconnaissent le Conseil national de transition comme principal représentant du pouvoir. Il a été reconnu politiquement, à présent il doit être reconnu légalement et diplomatiquement.