Au cours de ces dernières semaines, la République islamique d'Iran a multiplié, de façon ostentatoire, les déclarations laissant entendre qu'en cas d'intervention militaire extérieure, elle aurait les moyens de réagir. Certes, l'épreuve de force, envisagée préalablement par certains faucons de Washington n'est plus aujourd'hui à l'ordre du jour – au vu de l'enlisement des forces américaines en Irak. Certes, les capacités militaires de l'Iran sont limitées. Mais les Iraniens se sont engagés dans une politique de défense dissuasive. «D'un côté, ils jouent sur l'ambiguïté au niveau du nucléaire, et de l'autre, ils développent depuis plus d'un an la tactique de la guerre asymétrique, – comme en Irak –, qui viserait à ne pas résister à une pénétration de forces étrangères, mais à utiliser ensuite sur le terrain toutes sortes de capacités de nuisance», confie un expert occidental, sous le couvert de l'anonymat.

Tout a commencé, début décembre, avec cette annonce en grande pompe, de l'organisation de manœuvres militaires iraniennes au sud-ouest de l'Iran, près de la frontière avec l'Irak. L'exercice militaire, présenté comme l'un des plus importants depuis la révolution de 1979, aurait mobilisé quelque 120 000 hommes. Et puis, plus récemment, la presse iranienne rapportait que l'armée de l'air avait reçu l'ordre de tirer sur tout engin étranger qui violerait l'espace aérien iranien, quelques jours après avoir menacé de riposter en cas d'attaque étrangère contre les sites nucléaires iraniens.

«Il est évident que dans le contexte actuel d'encerclement de l'Iran par les Etats-Unis, et de la pression américaine sur le nucléaire, l'Iran cherche à faire une démonstration de force», souffle un diplomate occidental. Mais l'Iran a-t-il vraiment les moyens de transformer ses paroles en actes? «Difficile à dire, répond l'expert en la matière, car l'accès aux manœuvres militaires est toujours fermé aux étrangers, à l'exception des deux défilés officiels annuels.» Seule exception: la présentation publique, l'année dernière, à Qazvin, du «bataillon iranien du maintien de la paix» devant un parterre de spécialistes étrangers. A cette occasion, certains signes de faiblesse ont pu être détectés. «Le matériel avait trente ans d'âge. Il y avait des vieux véhicules américains M113, capables de rouler sur quelques mètres. Mais quid d'une situation de combat?» s'interroge l'expert.

Dans un récent rapport sur les capacités militaires de l'Iran, réalisé pour le compte du Center for Strategic and International Studies, le chercheur Anthony H. Cordesman fait le même constat: «L'Iran a vu entre 50 et 60% de ses équipements militaires détruits pendant la guerre contre l'Irak (1980-1988), dit-il, et n'a jamais vraiment eu accès à la technologie militaire pour les remplacer. Aujourd'hui, la plupart des équipements sont vieux et usagés.» Et d'ajouter: «Si grandioses soient les plans militaires annoncés, l'Iran n'a pas été en mesure de se procurer un nombre significatif d'avions de combat moderne.» L'embargo américain, et celui, plus récent, des Européens sur la vente d'armes à l'Iran (selon la déclaration du Luxembourg, en 1997) ont largement limité toute possibilité de se rééquiper. Néanmoins, précise Cordesman, «L'Iran est le seul pays de la région qui pose une sérieuse menace militaire à la stabilité du Golfe. Il y a une preuve évidente selon laquelle l'Iran cherche à développer des missiles ainsi que l'arme nucléaire.» Le chercheur américain fait bien sûr référence au dernier missile balistique iranien Shahab 3, d'une portée pouvant aller jusqu'à 2000 kilomètres. Il sous-entend également que la suspension, annoncée en novembre dernier, du programme iranien d'enrichissement d'uranium au terme de longues négociations avec l'Union européenne, ne garantit pas la suspension totale des activités iraniennes.

«Dans le cadre du nucléaire, la confiance est en effet difficile à établir avec les Iraniens», confirme, de son côté, l'expert, qui partage les propos d'Antony Cordesman. Pour lui, «cette ambiguïté autour du nucléaire, entretenue en permanence par l'Iran, s'inscrit dans une politique de défense dissuasive». La preuve en a été faite cette semaine, avec l'acceptation de la visite des inspecteurs de l'AIEA sur le site militaire iranien de Parchin, mais à une condition: se limiter au prélèvement d'échantillons, seulement à l'extérieur. «C'est un coup d'épée dans l'eau», constate l'expert. D'autant plus que la demande de la visite du site avait été formulée en octobre. Depuis, les Iraniens ont pu jouer avec le temps pour réorganiser leur site. Mais d'après lui, ils jouent aussi avec les mots. «Les responsables iraniens ne cessent de clamer haut et fort que le but de leur programme est civil, et que l'utilisation militaire de l'arme nucléaire est haram (interdit par l'islam). Mais quelle est la part de la sincérité dans tout cela? Le problème, c'est qu'à l'époque, l'ayatollah Khomeiny a déjà donné le mauvais exemple en déclarant qu'au nom de ce fameux principe chiite de la takiya, on a le droit de dissimuler la réalité quand ses propres intérêts sont en jeu. Donc à partir de là, aucune déclaration n'est totalement fiable», commente-t-il.

Autre politique actuelle de dissuasion iranienne: la tactique de la guerre asymétrique. «Conscient de sa faiblesse technique, l'Iran serait prêt, le cas échéant, à envisager de laisser pénétrer un ennemi étranger sur son territoire, pour ensuite l'affaiblir par tous les moyens: ouverture de barrages, blocage de routes, recours à des bombes sales», confie l'expert. Dans ce cadre-là, les soldats de l'armée régulière pourraient être amenés à se mobiliser, et plus particulièrement l'armée d'élite, les fameux Pasdaran (Gardiens de la Révolution), fidèles au Guide religieux, l'ayatollah Ali Khamenei. Sans compter les 7 à 8 millions de bassidjis, ces fameux miliciens islamistes volontaires. Signe des temps: cette force paramilitaire d'intervention populaire massive a récemment augmenté ses effectifs et multiplié ses rassemblements.