La terreur, encore et toujours. Près de trois mois après les premiers mouvements de contestation, le régime syrien ne donne aucun signe d’assouplissement. Vendredi, l’armée syrienne a lancé, «à l’appel de la population», une vaste opération à Jisr al-Choughour, à 300 km de Damas au nord-ouest du pays. Elle a aussi sévi dans d’autres villages environnants. Elle a tué, parfois à partir d’hélicoptères, plus de 22 civils, dont 11 dans la localité de Maaret al-Nouman.

A Jisr al-Choughour, d’où ont fui plus de 3000 personnes vers la Turquie, suscitant la colère du premier ministre turc (lire ci-dessous), il ne restait plus que des hommes dans la ville, femmes et enfants ayant déjà quitté les lieux. Arc-bouté sur la nécessité de survivre, le régime du président Bachar el-Assad, dont les promesses de réformes ont vite fait long feu, joue gros à Jisr al-Choughour. Il doit montrer qu’il a encore la situation sous contrôle. Stratégiquement, la ville se situe sur un axe essentiel reliant Alep, deuxième plus grande ville de Syrie, et Lattaquié, principal port syrien sur la façade méditerranéenne.

Samedi dernier, pour mater une contestation grandissante, Damas avait jugé nécessaire d’intervenir dans cette ville du nord-ouest qui fut, dans les années 1980, un bastion des Frères musulmans. Une époque au cours de laquelle la Confrérie allait connaître une tragédie. En 1982, à Hama, le Lion de Damas et père de Bachar, Hafez el-Assad, fit raser à huis clos le centre-ville, et massacrer entre 10 000 et 20 000 personnes, en majorité des Frères musulmans. Selon un habitant de Jisr al-Choughour cité par Associated Press, «depuis les années 1980, les habitants de la ville étaient soumis à l’interdiction de posséder des armes, même un fusil de chasse». Située dans le Djebel Ansaryeh, la «Montagne alaouite», foyer de la communauté alaouite (branche dissidente du chiisme), Jisr al-Choughour est symboliquement chargée, même si, aujourd’hui, elle abrite de nombreux sunnites conservateurs. C’est de là que sont ainsi partis des sunnites pour rallier l’insurrection contre les Etats-Unis en Irak. C’est aussi là qu’Hafez el-Assad avait écrasé une révolte sunnite en 1980.

L’intervention de vendredi répond à une logique de représailles. Il y a une semaine, lors d’une opération militaire, la télévision d’Etat a révélé que 120 officiers avaient été tués par des «groupes armés». Vu l’interdiction qu’ont les médias étrangers de couvrir les événements de Syrie, difficile de vérifier de tels faits. Des messages diffusés par les réseaux sociaux et des militants de l’opposition donnent toutefois une tout autre version. Selon eux, les tueries auraient fait moins de morts et auraient été le résultat d’une mutinerie au sein de l’armée, des soldats refusant de tirer sur la foule.

Faut-il dès lors songer à un scénario à l’égyptienne, où l’armée finit par se ranger derrière les manifestants? Directeur de recherche à la Fondation pour les relations internationales et le dialogue extérieur (Fride) à Madrid, Barah Mikhaïl n’y croit pas: «L’armée a une assez forte cohésion et fait corps avec le régime. Elle a à cœur de déjouer le complot que fomenterait, selon Damas, l’Arabie saoudite, la Jordanie et l’ex-premier ministre libanais Saad Hariri.»

Chercheur au Centre des affaires étrangères à New York, cité par l’AFP, Mohamad Bazzi n’exclut rien: si les défections ou les mutineries devaient se multiplier, le régime serait «confronté à une rébellion d’ampleur différente» qui pourrait l’amener à «faire usage d’une force encore plus brutale […] et ce pourrait être le tournant vers une guerre civile», notamment entre sunnites majoritaires et alaouites minoritaires qui président aux destinées du pays depuis plus de quarante ans.

Jour «des tribus», vendredi a été aussi le théâtre de multiples manifestations rassemblant des dizaines de milliers de personnes dans le pays, chantant des slogans anti-régime et déroulant d’énormes drapeaux syriens. A Hama, le régime a symboliquement retiré la statue d’Hafez el-Assad de peur que les protestataires ne la détruisent. Face aux violences qui ont fait entre 1100 et 1300 morts depuis le 15 mars et causé plus de 10 000 arrestations, la haut-commissaire aux Droits de l’homme, Navi Pillay, a jugé «déplorable qu’un gouvernement essaie de matraquer sa population pour la soumettre». Le Conseil de sécurité a débattu d’une résolution pour condamner la répression. Mais vu le veto russe quasi certain, elle a peu de chance d’être adoptée.

Si beaucoup estiment que le pouvoir de Bachar el-Assad a franchi un point de non-retour, peu se hasardent à prédire une chute du régime. «Ce dernier a encore une marge de manœuvre, pense Barah Mikhaïl. Malgré la contestation qui perdure, Damas, place forte du pouvoir, est toujours épargnée. Si Moubarak et Ben Ali ont chuté, c’est aussi et surtout parce que la contestation s’est emparée des capitales Le Caire et Tunis. En Libye, il n’y a eu aucun soulèvement populaire massif à Tripoli. Le pouvoir de Kadhafi dure toujours.»