Grande interview

Régis Debray: «L’Europe a été au centre du monde. Elle ne l’est plus»

Régis Debray n’est pas un écrivain en colère. L’intellectuel français se contente, dans «L’Europe fantôme» (Gallimard), de brosser de façon impitoyable le portrait d’un échec selon lui monumental: celui de l’idée «sublime» d’Union européenne. Sa conviction, nourrie par l’actuelle «protestation souverainiste» à l’approche des élections européennes du 26 mai? L’Europe actuelle est en train de «sortir de l’histoire»

Quatrième étage d’un vieil immeuble cossu, en plein cœur du Quartier latin à Paris. Deux portes côte à côte, à la sortie de l’ascenseur étroit et lent, d’où suinte une douce musique classique. A gauche, pas de nom pour signaler l’appartement de Régis Debray. A droite, en revanche, une étiquette collée sur la porte signale le pied-à-terre parisien de l’écrivain Denis Tillinac. Deux mondes et deux histoires sur le même palier: celui des illusions révolutionnaires pour Régis Debray, ancien compagnon de Che Guevara dans la jungle bolivienne des années 60; et celui du bon sens rural français pour le Corrézien chiraquien Tillinac. Avec un trait de pensée commun chez ces deux hommes de lettres: la désaffection pour l’Europe devenue trop marchande, machine financière à broyer les peuples et les civilisations.

L’Union européenne a-t-elle tellement déraillé? Nous voulions entendre Régis Debray nous l’expliquer, après avoir lu son dernier essai, L’Europe fantôme, premier opus de la nouvelle collection Tracts chez Gallimard. Rendez-vous fut pris mercredi 5 mars. Dans le salon de l’appartement un tantinet austère, la bibliothèque murale remplie d’ouvrages philosophiques veille telle une vigie. Au sommet, gardien des livres, le buste de Lénine, doré, toise les visiteurs. L’antre d’un intellectuel européen pur jus, fier d’appartenir à l’ancien monde et convaincu que «l’archaïsme» culturel l’emportera toujours sur les illusions politiques et technologiques.