Climat délétère au sommet de l'Etat Afghan. En décidant l'expulsion, jeudi de Kaboul, deux diplomates européens de haut rang, le gouvernement d'Hamid Karzaï a dégoupillé une grenade politique à hauts risques.

L'Irlandais Michael Semple, directeur intérimaire de la mission de l'Union européenne en Afghanistan, et le Britannique Mervyn Patterson, conseiller de l'ONU pour les affaires politiques, sont soupçonnés d'avoir noué, durant l'été, des contacts avec des talibans de la province du Helmand, dans le sud du pays. Le Daily Telegraph évoque une médiation secrète. Alors qu'officiellement le premier ministre britannique Gordon Brown s'est toujours prononcé contre des négociations avec les combattants islamistes.

La toile de fond de cette expulsion semble être la bataille au sommet qui se déroule à Kaboul, depuis que le président Hamid Karzaï a entrepris de tendre la main aux rebelles, s'ils renoncent à la violence. En octobre, le chef de l'Etat avait proposé de rencontrer le chef en fuite des talibans, le mollah Omar, et de leur offrir des ministères en échange de la paix. Les insurgés lui avaient opposé une fin de non-recevoir. Plus problématique: certains de ses alliés, surtout parmi les ex-seigneurs de la guerre non pachtounes de l'Alliance du Nord, s'étaient désolidarisés de son initiative. «Karzaï est seul, juge un expert de l'OTAN. D'un côté, les offensives anti-talibans, même couronnées de succès, n'empêchent pas les rebelles de continuer à recruter. De l'autre, toute tentative de les rallier provoque des scissions dans son camp.»

50% de l'opium afghan

Une fracture similaire divise la communauté internationale, et notamment l'ISAF, la force d'assistance de 41000 hommes déployée par l'OTAN, aux côtés des 10000 soldats américains de l'opération «Liberté immuable». Beaucoup raillent, dans l'état-major de l'ISAF, les moyens «démesurés» mis en œuvre pour reprendre, début décembre dans le Helmand, la place forte de Musa Qala, dont les talibans s'étaient emparés en février. Les avions de l'OTAN ont bombardé les positions rebelles, alors qu'en septembre des tractations avec les chefs islamistes locaux avaient ramené le calme. C'est à ces pourparlers que les deux diplomates expulsés auraient participé. La province du Helmand, où stationne une large part du contingent britannique, produit 50% de l'opium afghan. D'où son importance.

L'hypothèse d'une main tendue aux talibans par les internationaux renforce enfin l'image d'une coalition mal à l'aise avec le gouvernement Karzaï, dont l'autorité réelle se limite aux environs de Kaboul. Trente-huit pays ont des troupes au sein de l'ISAF. Mais les appels multiples de l'OTAN à son renforcement montrent les doutes croissants sur la mission, compromise par la corruption de l'administration afghane et par l'incompétence d'une majorité de responsables provinciaux. La Suisse, qui retirera au 1er mars ses deux officiers d'état-major présents dans le pays, justifie sa décision par le changement de nature du conflit, redevenu, selon Berne, une lutte armée plus qu'une opération de maintien de la paix.

Faut-il voir dans cette expulsion de diplomates une victoire des «éradicateurs», partisans de la manière forte contre les talibans, ou une réaction de fierté bafouée du gouvernement afghan? «Il faut surtout y voir la preuve du flou actuel sur la conduite à suivre, estime un diplomate. Le pouvoir de Kaboul donne l'impression de ne plus être en prise avec l'Afghanistan réel.»