Genève internationale

Règne de l’opacité à l’Union internationale des transports routiers

Un ancien employé de l’Union internationale des transports routiers accuse la direction de dissimuler 530 millions de francs aux associations membres. Ces dernières réclament des comptes

L’assemblée générale de l’Union internationale des transports routiers (IRU) ce vendredi à Genève s’annonce houleuse. Plusieurs associations membres dénoncent «le peu de transparence» de l’organisation faîtière chargée de défendre les intérêts de la branche. A l’instar de l’Association suisse des transports routiers (ASTAG), elles vont demander des comptes. D’autant plus que l’ancien secrétaire général adjoint de cette organisation vient de déposer une plainte pénale auprès de la justice genevoise.

Engagé à l’IRU en 2001 et après y avoir occupé plusieurs postes, le Suisse Marek Retelski a été licencié avec effet immédiat en janvier dernier à cause, selon lui, d’un email envoyé aux associations membres pour les alerter. Son action en justice vise le secrétaire général de l’IRU, l’Italo-Canadien Umberto de Pretto, ainsi que son chef des opérations. Tous deux sont accusés d’avoir dissimulé des millions de francs aux associations nationales membres de l’IRU. Selon l’ex-employé rencontré jeudi par Le Temps, le préjudice se monte à près de 530 millions de francs.

Une poule aux oeufs d’or

Fondée en 1948 en tant qu’association à but non-lucratif, l’IRU engendre paradoxalement des revenus considérables. Son secret? La gestion du système des transports internationaux routiers (le fameux sigle TIR derrière les camions). Ce régime, basé sur une convention de l’ONU, permet de faire transiter rapidement les marchandises dans des containers scellés par les douanes au départ des trajets, évitant ensuite les contrôles aux frontières.

Lire aussi: «Camions sans frontières» (23 juin 2013)

L’IRU émet les carnets TIR qu’elle vend à ses associations membres. Elle leur propose aussi une assurance. L’émission de ces documents représente un milliard de francs de garanties financières par jour et couvre 20 millions de passages de frontières par an. Sauf que le système n’est plus aussi lucratif que par le passé. Au sein de l’Union européenne, il est rendu inutile par la libre circulation.

Si les revenus sont en baisse, l’IRU dispose d’énormes réserves financières. Marek Retelski évoque près d’un milliard et demi de francs accumulé ces vingt dernières années. Ce magot est géré par une holding, Viatrans SA, avec une quinzaine de filiales domiciliées aux Bermudes, à l’île de Man ou en Turquie. Le directeur des opérations de l’IRU siège dans le conseil d’administration de près de la moitié de ces structures.

Investissements hasardeux

Un coin du voile a été levé sur ces montages financiers vendredi dernier. Les associations membres ont reçu un mémorandum. On y apprend que la direction de l’IRU veut «réorienter Viatrans SA et ses filiales vers des services pour l’industrie du transport routier». En 2014, des investissements immobiliers en Turquie et en Russie se sont soldés par une perte de près de 110 millions de francs. «C’est la première fois que nous sommes informés de ces activités, s’énerve un représentant d’une association de l’IRU. L’organisation doit défendre les intérêts de ses membres et pas faire des affaires comme la FIFA.»

«L’actuelle direction a hérité de ce système opaque. Mais plutôt que d’y mettre fin, elle a refusé de restituer l’argent illégalement détourné aux membres de l’IRU», dénonce Marek Retelski. Il en veut pour preuve un email, daté de septembre 2015, du secrétaire général de l’IRU élu en 2013. Umberto de Pretto écarte toute restitution, car cela «suggérerait une culpabilité».

«Rétro-commissions»

Les réserves de l’IRU étaient alimentées, détaille Marek Retelski dans sa plainte, par «un système de rétro-commissions». Près de 40% des primes d’assurances versées par les associations membres étaient versées dans la société Westyard, basée à l’île de Man, un paradis fiscal entre l’Angleterre et l’Irlande. La société a été liquidée en septembre 2014. Marek Retelski accuse enfin l’IRU d’avoir dissimulé à ses membres un rapport du cabinet de conseil Deloitte datant de 2014. Les auditeurs estimaient que les réserves financières de l’IRU étaient supérieures de 409 millions de francs à ce qui était nécessaire.

L’IRU n’a pas souhaité répondre sur le fond des accusations. «La direction réserve ses explications pour l’assemblée générale de ce vendredi», pointe l’avocate Stéphanie Fuld, mandatée pour défendre l’organisation. «Cette action n’est qu’une réponse à un licenciement pour faute grave. Nous avons aussi obtenu de la justice que Marek Retelski restitue certains documents et cesse de porter atteinte à la crédibilité de l’IRU», poursuit-elle.

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