«Le règne des talibans a pris fin. A partir d'aujourd'hui, ils ne font plus partie de l'Afghanistan.» C'est en ces termes que le nouveau chef du gouvernement intérimaire de Kaboul, le Pachtoune Hamid Karzaï, a donné vendredi la mesure de l'événement du jour: la chute de la ville de Kandahar, l'ancienne capitale royale, et, surtout, le fief des «étudiants en religion». Après avoir conquis en sept ans la quasi-totalité de leur pays, ces derniers ont, en deux mois, tout perdu.

La chute du dernier réduit taliban d'Afghanistan ne faisait plus aucun doute depuis la veille, les vaincus ayant, comme sur d'autres fronts, soigneusement négocié leur reddition. La milice fondamentaliste a rendu les armes, comme prévu, vendredi matin à Kandahar et, accessoirement, dans les dernières régions méridionales qu'ils avaient réussi jusqu'ici à garder sous leur contrôle, les provinces de l'Helmand et de Zaboul, ainsi que la ville frontalière de Spin Boldak. Le transfert de pouvoir s'est déroulé dans un calme relatif, seulement dérangé par quelques coups de feu et un nombre limité de pillages durant l'interrègne.

«Ils se sont enfuis, a expliqué en milieu de journée Hamid Karzaï encore dans le désert. Les chefs et les soldats, ils ont tous déserté. Pendant toute la nuit, ils ont quitté la ville. A bord de camions, ils se dirigeaient vers nous. Je pensais qu'ils venaient nous attaquer. Mais non, ils déguerpissaient.» Dans les heures qui ont suivi, les forces d'opposition sont entrées en ordre dispersé dans Kandahar. D'abord les hommes en pantalon d'uniforme du mollah Naqibullah, l'ancien chef militaire de la ville à qui les talibans avaient choisi de remettre le pouvoir. Ensuite, ceux de Hamid Karzaï, venus du front nord, reconnaissables à leurs tenues typiques de l'Uruzgan. Enfin, remontant du sud, ceux de Gul Agha, l'ancien gouverneur de la province, qui portaient les drapeaux afghans noir, vert et rouge, en vigueur jusqu'au président communiste Najibullah.

Mais l'entente s'est révélée mauvaise entre les nouveaux occupants de la ville. Les troisièmes se sont dits furieux d'avoir été écartés des pourparlers de la veille avec les talibans et, par conséquent, condamnés à arriver les derniers. «Nous avons été trompés par Hamid Karzaï, qui ne nous a pas consultés», a tempêté Khalid Pashtun, porte-parole de Gul Agha. Un lieutenant de l'ancien gouverneur a par ailleurs assuré que sa faction rejetait le mollah Naqibullah en raison de sa tolérance passée envers les talibans. Directement mis en cause, le nouveau chef du gouvernement intérimaire a cependant minimisé ces différends en assurant qu'ils étaient mineurs et qu'ils n'allaient pas tarder à être résolus.

Principale ombre au tableau des vainqueurs: le chef suprême des talibans, mollah Omar, qui avait négocié la reddition de ses hommes et paraissait jeudi en passe de se rendre, a disparu dans la nature. La faute, peut-être, au durcissement du discours de ses adversaires, qui avaient parlé de le laisser en liberté avant d'écarter cette option. «Au cours du mois écoulé, je lui ai demandé de renoncer au terrorisme et de condamner les violences qui y étaient liées en Afghanistan, aux Etats-Unis et dans le reste du monde, a déclaré Hamid Karzaï vendredi sur CNN. Il ne l'a pas fait. La nuit dernière était sa dernière chance pour le faire avant le transfert du pouvoir. Il ne l'a pas fait et doit être tenu pour responsable de son association avec le terrorisme.»

Après la chute du dernier grand bastion taliban, les Etats-Unis vont pouvoir se concentrer sur ce qui est, depuis le 11 septembre, leur principal objectif: la neutralisation de Ben Laden et de ses partisans du réseau Al-Qaida. Ces combattants, qui luttent désormais le dos au mur, ont continué vendredi à opposer une forte résistance aux moudjahidin au sud de la ville de Jalalabad, dans l'est du pays. Les principaux affrontements ont eu lieu dans les environs du village de Tora Bora, où s'étend un réseau complexe de grottes et de galeries souterraines susceptibles de dissimuler l'homme le plus recherché du monde.

«Oussama Ben Laden est ici», a réaffirmé vendredi le commandant anti-talibans Haji Mohammad Zaman, dont les troupes ont investi une grande partie du complexe. «Selon nos informations, les Arabes se sont dirigés vers Meelawa et les Montagnes blanches pour occuper de nouvelles positions», a toutefois assuré un responsable pakistanais du renseignement, plus attentif que jamais aux événements d'Afghanistan. C'est que les Montagnes blanches mènent à son pays, où les dernières troupes du terroriste saoudien pourraient bien tenter de trouver refuge.