C'étaient deux soldats des troupes d'assaut blindées. Le caporal Johann Hoops et le caporal-chef Johann Lukaschitz avaient 20 et 24 ans. En février 1944, tous deux furent pendus dans le fort de Zinna, à Torgau, en Saxe, comme traîtres de guerre. Leur crime: n'avoir pas dénoncé la constitution dans leur unité d'un comité de soldats dont pourtant ils ne faisaient pas partie. Leurs compagnons furent décapités, pendus ou fusillés.

Les tribunaux militaires du régime nazi condamnèrent à mort plus de 30000 soldats de la Wehrmacht, 50000 personnes si on y inclut les civils et les prisonniers, pour désertion, refus de servir ou démoralisation des troupes. Plus de 22000 furent effectivement exécutés après des jugements sommaires. En 2002, après des années de débats, les déserteurs, les objecteurs et les homosexuels ont été réhabilités par le Bundestag. Mais les «traîtres de guerre», souvent de simples soldats, demeurent le dernier tabou de l'Allemagne.

L'accusation de «trahison de guerre» ne concernait, jusqu'en 1934, que les soldats en uniforme qui avaient livré des renseignements à l'ennemi, saboté des infrastructures ou du matériel. Mais le régime nazi avait considérablement durci la loi, englobant également les civils et toute forme de résistance à la dictature.

Proposition de Die Linke

Les cas de Johann Hoops, de Johann Lukaschitz et des onze membres du comité de soldats sont bien connus. Ils figurent dans le livre que l'historien Wolfram Wette a consacré au Dernier tabou: la justice militaire nazie et la trahison de guerre. Soixante-trois ans après la fin de la guerre, une proposition de la gauche radicale Die Linke de leur rendre leur honneur fait toujours débat au Bundestag. La commission juridique vient de leur consacrer une session, mais leur réhabilitation se heurte toujours à une majorité de députés conservateurs et de la droite libérale. Mais, avec la ministre de la Justice, Brigitte Zypries, l'opposition des sociaux-démocrates commence à vaciller.

Si le parlement a admis que déserter une guerre injuste pouvait en soi constituer un acte de résistance passive, donc légitime, il a jusqu'à présent refusé d'étendre ce raisonnement aux «traîtres de guerre». Pour le député CSU Norbert Geis, une réhabilitation en bloc est impossible, car «la plupart du temps la trahison a conduit à mettre en danger les propres camarades de l'auteur», contrairement à la désertion. Pour lui, «ce n'est pas parce que le régime nazi était criminel que toutes les lois de l'époque doivent être considérées comme illégitimes et arbitraires».

Réhabilitation globale?

L'historien de Mayence Sönke Neitzel cite ainsi l'exemple de ce pilote qui, à bord de son avion de chasse, s'est posé en Ecosse, livrant du même coup aux Britanniques les secrets de son radar de bord. Cette trahison aurait permis aux bombardiers de la RAF de déjouer la défense aérienne allemande provoquant la mort de dizaines de milliers de civils. Selon lui, une réhabilitation globale mettrait sur un même pied l'action opportuniste et celle d'un groupe de résistants jouant leur vie.

Wolfram Wette estime au contraire qu'il n'y a pas de distinction à faire entre la livraison de secrets militaires par les résistants de «l'Orchestre rouge», dont il n'est pas prouvé que l'action a mis en danger immédiatement des soldats allemands, et les actes individuels d'hommes du rang. La très grande majorité des cas qu'il a étudiés relève, selon lui, de motifs moraux ou éthiques, voire politiques. Certains ont aidé des juifs ou des prisonniers de guerre, distribué des tracts ou simplement écouté des émissions de radio interdites. Si l'on tient pour légitime tout acte de résistance au régime criminel nazi, on ne peut s'opposer à une réhabilitation globale des victimes d'une justice arbitraire. Les jugements des tribunaux nazis ne reposaient sur aucune base d'Etat de droit.