Comment l'Europe vit-elle les Etats-Unis de Donald Trump? Alors qu'une élection majeure se déroulera le 3 novembre, nous consacrons une série d’articles à cette Amérique qui fascine toujours, qui trouble ou qui dérange.

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On n’y arrivera pas. Du moins pas tout de suite. Ce qu’elle a encore de suisse en elle? Susanne Bartsch ne répond pas vraiment. Elle est pour l’instant préoccupée par deux choses: son maquillage et la taille de ses faux cils. «Deney! Je veux un regard soft et sexy. Là, c’est trop dur. Je ressemble à une sorcière», lance-t-elle à son maquilleur Black, qui travaille avec elle depuis seize ans.

Des tenues excentriques

Susanne Bartsch nous reçoit chez elle, dans un appartement du légendaire Chelsea Hotel de Manhattan. Ici, tout est intimidant. Le lieu, qui a eu parmi ses illustres résidents Patti Smith, Bob Dylan, Janis Joplin, Jack Kerouac, Leonard Cohen, Arthur Miller, Stanley Kubrick, Sid Vicious et bien d’autres. Son appartement baroco-bohème, incroyablement décoré, avec des murs et plafonds entièrement peints et une salle de bains composée d’éclats de miroirs. Et elle. Pressée, exigeante, presque impatiente, concentrée sur son look. Elle se prépare pour un shooting photo et veut que tout soit parfait. Elle nous tend un petit tabouret, sous des spots. «Qu’est-ce que vous voulez savoir en fait?» lance-t-elle, le regard électrique, ses yeux cernés de noir et un peu de poudre cuivrée au-dessus des sourcils.

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C’est simple: on veut comprendre comment une Suissesse a pu devenir la femme qu’elle est aujourd’hui. La reine des nuits new-yorkaises. Une créature de la nuit aux tenues et maquillages excentriques, qui s’entoure d’autres créatures, du monde LGBT essentiellement. Celle qui s’est mariée sur scène en 1995, dans un costume de femme nue signé Thierry Mugler, sous un voile rigide et transparent à forme ovoïde. Une sorte de cocon sous lequel son mari, David Barton, patron d’une chaîne de fitness, l’a rejointe, couvert d’un simple slip, les muscles en évidence, avec leur fils de 1 an, Bailey.

Le Love Ball de 1989

Susanne est arrivée à New York en 1981. Par amour, dit-elle. Son amoureux d’alors, un peintre, avait le chic de vivre à l’Hotel Chelsea depuis 1976 et lui laissera son appartement (elle en a aujourd’hui quatre). La Bernoise avait d’abord quitté la Suisse pour Londres, à l’âge de 16 ans. Officiellement pour apprendre l’anglais. Mais elle a très vite été happée par le monde des clubbeurs et des «New Romantics». A New York, elle ouvre une boutique de mode, à Soho. Avec un but: «Je voulais retrouver ce que j’avais à Londres: la mode avant-gardiste underground et les changements de looks constants grâce à de jeunes créateurs.» Elle fait connaître aux New-Yorkais ses amis John Galliano ou Vivienne Westwood, brille lors d’un défilé de la Fashion Week intitulé «New London in New York» avec 18 créateurs londoniens. Le New York Times la repère et lui consacre une page. Le succès est immédiat. Il se répand «comme un feu de brousse». Susanne s’impose, ouvre de nouveau magasins, se produit de Paris à Tokyo.

C’est l’époque aussi où un financier lui organise une fête d’anniversaire somptueuse, avec Andy Warhol, Jean-Michel Basquiat ou encore Faye Dunaway comme invités. A partir de 1986, elle s’investit dans le monde de la nuit avec ses looks extravagants, d’abord au Savage, une discothèque qui vient d’ouvrir près du Chelsea Hotel. Performeuse et organisatrice d’événements, elle devient la reine des shows et des défilés de mode, y compris pour des marques comme Armani. «Mon art, c’est de m’exprimer à travers mes looks. J’aime changer de style, passer d’une Marie-Antoinette punk à une Barbie sexy. Je n’ai pas de signature particulière. No style is my style.» Elle veut surtout que les gens s’amusent à travers ses fêtes spectaculaires et jouissives, qu’ils oublient leurs tracas, et soient ceux qu’ils veulent vraiment être.

Dans le documentaire Netflix Susanne Bartsch: On Top (2018), la drag-queen RuPaul lui tresse des louanges. Susanne a repris le monde de la nuit là où Andy Warhol l’a laissé, à sa mort en 1987, dit-il. «Tous les enfants de mon âge qui ont déménagé à New York voulaient devenir une star de Warhol», relève RuPaul. Et Susanne a repris le flambeau, en mêlant son expérience londonienne, son goût pour la mode et son excentricité. Elle se produit dans les discothèques Copacabana et ou à l’hôtel Standard, attire les «clubs kids» gays, des transsexuels et drag-queens, suscite de nouvelles vocations. Ce sont aussi les années sida. Susanne perd de nombreux amis. Alors, elle décide, en 1989, d’organiser le premier Love Ball avec ses créatures. Le succès est immense: près d’un demi-million de dollars récoltés lors de la première édition pour lutter contre la maladie, plus de 2 millions en tout.

Une certaine frénésie

Face à nous, Susanne ne reste pas une minute tranquille quand elle raconte son parcours. Elle a froid et part enfiler un jeans sous son kimono. Puis s’échappe dans la salle de bains s’observer dans le miroir, quand elle ne parle pas à son maquilleur, ou prend son portable qui gît sur un canapé en cuir en forme de lèvres noires. «Bienvenue dans son monde!» nous glisse, complice, Deney. Un de ses assistants débarque. L’interview est constamment interrompue. On a l’impression d’être à un spectacle.

Le lendemain, Susanne s’en excuse par SMS. Elle est peut-être perfectionniste, exigeante, un peu rude même, mais elle est aussi généreuse, spontanée, soucieuse de son prochain et pleine d’humour. Elle nous gratifie d’une petite vidéo de la fête surprise organisée par des résidents, après notre rencontre. Avec, forcément, des personnages extraordinaires. Comme la transgenre Amanda Lepore, icône de la mode inspirée par Marilyn Monroe et Jayne Mansfield et pour laquelle la chirurgie esthétique n’a plus de secrets. Elle sort d’un gâteau rose avec sa poitrine proéminente.

Susanne nous a donc reçu le jour de son anniversaire. Mais elle ne révélera pas son âge. «On a l’âge de la personne avec laquelle on partage son lit, non? Alors j’ai 36 ans!» Elle friserait en fait les 70 ans, même si son corps, sculpté comme dans de la glace, et son visage lisse ne laissent rien paraître. La seule chose qu’elle n’arrive pas à masquer est son accent suisse-allemand très prononcé quand elle parle l’anglais.

Pas de retraite

La Bernoise a eu besoin de franchir les frontières de la Suisse pour exprimer sa créativité. Et elle a réussi. En 2015, ses tenues ont même fait l’objet d’une exposition au Fashion Institute of Technology de New York. «En Suisse, je ne pouvais pas grandir, me dépasser. J’avais besoin de sortir pour découvrir qui j’étais», dit-elle. Elle se sent bien dans la mixité de genres et de cultures qu’offre New York, «ce melting-pot où on ne trouve presque pas de vrais New-Yorkais». Elle aime rassembler les gens, faire en sorte qu’ils se sentent bien ensemble. «Je puise mon énergie dans celle des gens, c’est ma manière d’être high.»

Elle ne se sent pas vraiment Suisse, mais ne renie pas ses racines non plus. Ses parents, des «montagnards», sont décédés, mais elle y a encore de la famille, et on sent une certaine nostalgie quand elle affirme que le coronavirus l’empêche de rendre visite à ses proches. Le covid a aussi terrassé son business, qui boomait en début d’année, dit-elle. «La pandémie est un désastre pour le monde du night-clubbing. Les autorités vont trop loin, les adeptes du monde de la nuit sont traités comme des pestiférés.» Ses fêtes sont réduites à des performances sur internet, certains shows ont été annulés jusqu’à l’été 2021. Son spectacle de cabaret burlesque Bartschland Follies devra aussi attendre. Susanne avoue se sentir parfois déprimée, mais elle reste hyperactive. Elle enchaîne les shootings, envisage de nouveaux looks et s’entoure d’amis, une source d’énergie vitale.

On ne la voit pas prendre sa retraite en Suisse, où elle y a d’ailleurs laissé les trémas de son nom de famille. Elle non plus. «Mais la situation devient difficile aux Etats-Unis. Si Trump est réélu et que ma situation financière ne s’améliore pas, il faudra peut-être songer à partir.» La fin de son rêve américain? Cinq secondes plus tard, elle semble déjà avoir changé d’avis. Elle est en retard. On la laisse. Elle nous raccompagne à la porte. Avec cette dernière question: «Vraiment, mon maquillage n’est-il pas trop agressif?»