Ils sont une vingtaine, peut-être plus. Hors du chaos qui bouleverse leur pays, et pourtant en plein dedans, les cyberactivistes syriens exilés couvrent à distance les protestations en cours dans plusieurs villes du pays. Vendredi, ils sont parvenus, à l’aide d’une webcam, à assurer un direct des manifestations depuis Banias et Homs sur Al-Jazira, prenant le relais des journalistes réduits au silence par les autorités.

Rami Nakhle, 28 ans, est l’un d’entre eux. Basé à Beyrouth, il s’évertue à miner le régime de Bachar el-Assad, un président que, pourtant, il a aimé par le passé. Armé d’un ordinateur portable et de téléphones mobiles, il réceptionne vidéos, photos et témoignages que lui envoient les manifestants de Syrie et les transfère aussitôt sur YouTube, Facebook et Twitter. Il fournit également des images aux chaînes télévisées Al-Jazira et Al-Arabiya, les plus suivies dans le monde arabe.

Face au mutisme imposé par le régime syrien, ces activistes donnent le ton sur les événements en cours dans leur pays. Ils représentent quasiment les seules sources d’information pour le monde extérieur, mais aussi pour leurs compatriotes sur place. Rami Nakhle converse sur Skype avec des manifestants dans plusieurs villes de Syrie. A ses relais à Banias, il transmet des informations sur l’évolution des soulèvements à Deraa, construisant des ponts virtuels entre les foules. «Nous, activistes, voulons dévoiler au monde ce qu’il se passe dans notre pays, mais aussi montrer aux Syriens la vraie nature de ce régime, prêt à tuer tous les manifestants», déclare le cyberactiviste sur l’écran d’Al-Jazira. A Hama, en 1982, suite au soulèvement des Frères musulmans, les forces du régime avaient massacré des milliers de personnes en secret. Les cyber­activistes tentent d’empêcher l’histoire de se reproduire. «Nous écrivons notre version de la révolution», clame Rami Nakhle.

Déjouer la surveillance

Basé à Beyrouth, à Londres ou à Chicago, le réseau parvient à déjouer les contrôles du gouvernement syrien par le biais de serveurs proxys hébergés à l’étranger, renouvelés en permanence; en changeant de carte sim régulièrement, ou en téléphonant sur Skype. Sur leur vitrine, une page Facebook appelée «Syria Revolution», ils ont rassemblé près de 160 000 internautes.

C’est sur Internet également que Rami Nakhle a commencé sa carrière d’opposant politique. En 2006, la mort de l’une de ses amies, tuée par son frère, ébranle sa confiance en la société syrienne. La jeune femme avait été punie pour une relation sexuelle hors mariage. Le meurtrier sort de prison après six mois seulement, acquitté par l’«honneur». Rami Nakhle rejoint alors sur Internet un groupe de défense des droits des femmes. Il ne quittera plus le nouveau monde virtuel qui s’ouvre à lui. Sous le pseudonyme de Malath Aumran, il s’invente un personnage sur Facebook, au visage composé de multiples photographies. L’incarnation d’une menace pour le régime, qui lance la police secrète à ses trousses. Son identité dévoilée, le jeune homme décide de fuir Damas. A l’arrière d’une moto conduite par un contrebandier, il passe la frontière et rejoint Beyrouth, où il vit aujourd’hui caché.

Régulièrement, il reçoit des menaces sur Facebook et Twitter, proférées selon lui par des agents de sécurité syriens. «N’as-tu pas peur pour ta famille?» s’enquiert un inconnu dans un message posté sur son profil Facebook. Auquel il répond avec aplomb: «J’envoie tous les jours mes amis dans la rue. Je sais qu’ils pourraient être arrêtés et tués, blessés et même torturés. Même si cela arrive à ma famille, je ne me retire pas, je ne vais pas trahir mes amis.»