L’ingénieur genevois sort les feuilles de sa serviette. Quelques croquis dessinés au crayon, quelques remarques écrites en marge. Deux pages, en tout pour tout. Ici tient le système d’approvisionnement en eau du plus grand hôpital de Port-au-Prince. C’est de ce genre de schémas, et surtout de la rapidité à pouvoir les maîtriser, que dépend aujourd’hui en partie le destin des rescapés du tremblement de terre.

L’hôpital universitaire de la capitale haïtienne est l’un des endroits les plus stratégiques de la ville. L’un des plus terribles, aussi. C’est vers leur «hôpital général», proche du palais présidentiel effondré, que les Haïtiens qui le pouvaient se sont dirigés dans un premier temps pour amener les blessés. C’est dans le bâtiment de la morgue, ainsi que dans une cour, à même le sol, qu’ont été amoncelés des dizaines de cadavres, retirés entre-temps. Aujour­d’hui, le rôle de ce maillon n’est devenu que plus central: c’est ici que sont maintenant amenés les blessés les plus graves, ceux qui ont vu empirer leurs infections, ceux qui ne peuvent être soignés par le réseau médical qui se met progressivement en place, notamment à travers les unités mobiles du mouvement de la Croix-Rouge, dont les sections nationales s’activent aux quatre coins de la ville.

Or, dans le jeu de répartition des tâches, la Suisse a «hérité» des questions peu visibles liées à la logistique. Le défi: faire fonctionner le plus rapidement possible cet hôpital. Redonner vie à ces bâtiments qui sont devenus synonymes de désolation et qui sentent encore la mort.

Plus d’eau, plus d’essence

Gérard Luyet rentre ses croquis menacés par le vent. Il connaît les données, et il n’a plus besoin de ses brouillons. Mais il a besoin de nerfs solides. Responsable de l’eau potable aux Services industriels de Genève (SIG), il doit aujour­d’hui trouver les moyens d’appliquer son savoir-faire. D’urgence.

Une gageure d’autant plus grande que tout le reste de la ville a soif, faim, et que chacun est préoccupé par sa propre survie. Ce qui intéresse l’ingénieur, ce n’est pas ce qui se passe en surface mais dans le sous-sol. «Nous avons sondé les réservoirs, explique-t-il. Il y a une immense quantité d’eau là-dessous.»

Mais l’un des problèmes consiste à trouver le moyen d’acheminer le liquide vers le château d’eau et les citernes, afin qu’il puisse ensuite être distribué dans les différentes unités. Les quatre pompes ont été détruites par le séisme. «Il faut s’en procurer une neuve, note-t-il, en contactant les ONG accourues sur place, en évaluant le marché local ou en la faisant parvenir de République dominicaine.»

Attendre l’arrivée d’une pompe de Saint-Domingue, c’est courir le risque de devoir patienter plusieurs jours. Or le temps presse. Sous les arbres de la cour, le long des trottoirs, partout les blessés souffrent, installés sur un matelas ou à même le sol. Certains sont près de défaillir après de longues heures passées au soleil, incapables de se déplacer jusqu’à l’ombre. Les équipes médicales, y compris celle de la Suisse, ont commencé les opérations chirurgicales. Elles lavent les plaies à l’eau en bouteille.

Mais l’urgence n’est pas la même selon l’endroit ou on se trouve. Pour activer le système, l’hôpital a aussi besoin d’énergie. Or l’essence est aussi difficile à trouver que l’eau, alors que chacun veut fuir Port-au-Prince ou, à tout le moins, trouver le moyen d’y subsister.

Avec des collègues, le Genevois est parti remplir deux barils d’essence de 160 litres. Dans la queue sans fin de la station-service, le ton a monté face à ces étrangers qui n’en finissaient plus d’occuper la pompe et de détourner le précieux combustible. «Nous étions à deux doigts de l’émeute. Nous avons eu très chaud», rigole le Genevois.

Eviter les doublons et les querelles

Pour autant que la pompe soit trouvée, que les canalisations ne soient pas brisées, que l’essence soit disponible, et que l’ensemble du travail soit correctement coordonné, l’équipe suisse espère pouvoir rétablir le système en une journée. A cet égard, l’ingénieur genevois, qui a déjà vécu une situation comparable en Indonésie après le tsunami d’il y a cinq ans, loue les capacités des services locaux, pourtant dévastés par le séisme.

C’est la Dinepa, la Direction nationale de l’eau potable et de l’assainissement, qui a pris en main la gestion des opérations, évitant du coup les doublons entre organisations d’aide ou les querelles qui avaient notamment fleuri en Asie du Sud-Est.

Pour être un pays extrêmement pauvre, Haïti n’en a pas moins bénéficié d’une importante attention internationale et dispose parfois d’installations étonnamment modernes, ce qui au demeurant peut s’avérer contre-productif en pareille situation. Ainsi, l’hôpital général produit aussi de l’eau potable grâce à la technologie de l’osmose inversée, «un système très en pointe mais qui a le double inconvénient de fournir peu d’eau et d’être très gourmand en énergie», explique le Genevois. L’installation se trouve juste à côté de la morgue, où la puanteur est encore intenable.

Personne n’a eu le cœur d’aller vérifier son bon fonctionnement.