Coup de génie ou pavé dans la mare? La proposition de Moaz al-Khatib n’a pas fini de faire des vagues. Le chef de l’opposition syrienne s’est dit prêt à discuter avec des représentants du régime de Bachar el-Assad, sans exiger au préalable le départ du président. D’abord dans un texte publié mercredi dernier sur Facebook, où il pose comme principale condition à un possible dialogue la libération de 160 000 personnes détenues par le régime.

Puis il a insisté lundi sur les principales chaînes télévisées arabes, exhortant Bachar el-Assad à dépêcher le vice-président Farouk al-Chareh pour s’asseoir à une table avec la Coalition nationale syrienne et des forces révolutionnaires, dont il est le président.

Pourtant, au sein même de cet organe, l’initiative de Moaz al-Khatib provoque la surprise et l’inquiétude. Le Conseil national syrien (CNS), principale composante de la coalition, rejette catégoriquement cette idée. Jusqu’ici, l’opposition syrienne avait érigé le refus de dialogue en principe, exigeant avant tout «la chute du régime syrien avec toutes ses composantes».

Les Etats-Unis, la Ligue arabe, mais surtout la Russie et l’Iran saluent pour leur part cette initiative. C’est peut-être l’objectif que visait en priorité le chef de l’opposition, dont on peut supposer qu’avant même de s’adresser aux représentants syriens il voulait nouer un lien avec les deux seuls alliés de Damas: Moscou et Téhéran. Une manière, aussi, de les confronter à leurs responsabilités.

Rencontre à Munich

«Cette démarche pourrait les conduire à faire pression sur Bachar el-Assad», estime Ignace Leverrier. Selon cet ancien diplomate français à Damas, la question n’est pas de savoir si le régime doit partir ou non, mais comment. «Est-ce parce qu’il sera terrassé au terme d’une guerre qui a déjà coûté la vie à des dizaines de milliers de Syriens, ou peut-on mettre fin à cette catastrophe en assurant à Bachar el-Assad une sortie? Si le reste de l’opposition suit Moaz al-Khatib et se montre favorable à une transition politique négociée, les alliés de la Syrie pourraient finir par lâcher Bachar el-Assad.»

Mais pour Moaz al-Khatib, le soutien de son clan est encore loin d’être acquis. Le chef de l’opposition s’est entretenu avec les ministres des Affaires étrangères russe et iranien en marge de la conférence sur la sécurité à Munich samedi. Une rencontre qualifiée en termes très durs de «coup de poignard contre la révolution syrienne et ses martyrs» dans un communiqué publié mardi par le Conseil national syrien.

Moaz al-Khatib a d’abord présenté son offre de dialogue comme une imitative personnelle, motivée par l’urgence humanitaire: «Je demande à Bachar el-Assad de regarder les enfants de son peuple dans les yeux et d’essayer de trouver une solution. Il verra que nous sommes prêts à l’y aider.» S’il veut convaincre et rassembler, il doit à présent expliquer son geste, explique Buran Ghalioun, membre du CNS.

«Je ne pense pas que cela peut fonctionner, poursuit-il. Bachar el-Assad n’a jamais voulu négocier. Pour lui, ouvrir un dialogue signifierait reconnaître l’existence de l’opposition. Or il veut rester au pouvoir par tous les moyens. Les révolutionnaires sur le terrain le savent et ils ne veulent pas se faire avoir. Il faudra distinguer les criminels des autres. Et les premiers devront être jugés.»

Selon The Guardian, l’initiative a provoqué de vifs débats au sein des comités locaux de coordination, qui organisent les combats sur le terrain. L’un de leurs représentants affirme au quotidien que les rebelles pourraient envisager un dialogue avec des représentants du régime qui n’ont pas de sang sur les mains.

Moaz al-Khatib s’était révélé jusqu’ici la figure unificatrice que l’opposition se cherchait. Imam de la prestigieuse mosquée des Omeyyades à Damas, le sunnite réputé modéré compense son manque d’expérience politique par un dévouement total à la cause syrienne. «Certains m’ont dit: «Les hommes politiques ne parlent pas ainsi.» Je leur réponds: «Je ne suis qu’un révolutionnaire», écrit-il sur sa page Facebook, après les critiques provoquées par sa proposition de dialogue.