Dès qu'il remonte sur la «colline», Hassan Abdel Azzim sent sa gorge se nouer. Jusqu'en février, cet ex-policier faisait partie des rares privilégiés à pouvoir accéder librement à Saddamiya, la cité touristique interdite édifiée par Saddam Hussein sur la rive est du lac Tharthar, alimenté par un barrage sur l'Euphrate. Le lac Tharthar ou l'Irak secret et sans pitié de la dictature: des flots bleus arrachés à la nature au détriment des pêcheurs et des cultivateurs installés depuis des temps immémoriaux le long du fleuve sacré descendu de Syrie, qui irrigua Babylone et vit naître le prophète Abraham; une cinquantaine de villas construites en plein désert et réservées aux dignitaires du régime qui s'y faisaient conduire en train spécial; un palais dédié à la seconde femme du raïs, Oum Ali, avec théâtre, piscine aux mosaïques extravagantes… «Tout était fait pour le plaisir des hôtes. Nous avions pour consigne de leur éviter tout contact avec la population», se souvient Hassan. A preuve: aucun panneau de signalisation ne figurait le long de la route bitumée flanquée de miradors et de tourelles. Ceux qui se baignaient ici ou jouaient au tennis au coucher du soleil faisaient partie du cercle rapproché du tyran.

L'ancien policier a depuis descendu la «colline». Il l'a même dégringolée, poussé du haut d'une terrasse en avril par les vandales et les pillards qui ont tout saccagé sur leur passage. Car Saddamiya, le Saint-Tropez de Saddam Hussein, est aujourd'hui rayé de la carte. Les villas ne sont plus que des squelettes de béton troués. Le palais, touché par un missile, offre sa façade éventrée aux ultimes pillards. Sur les rails, les deux wagons du train spécial ont été désossés, vidés. Hassan, lui, est finalement resté, gardien un peu fou d'une cité devenue fantôme: «Quand je suis retourné en ville, blessé, j'ai compris que je n'y avais pas ma place. Tout le monde m'interrogeait. Un voisin m'a même dénoncé aux Américains qui sont venus m'interroger.»

Alors Hassan est reparti. Seul. Pour vivre en ermite dans une roulotte échouée là, vestige du chantier. Seul avec une vieille barque, un chien, deux filets ramenés de Ramadi, le chef-lieu provincial. Il a jeté l'uniforme, enfourné dans un sac une pièce d'identité. Un autre pêcheur, un ex-travailleur journalier égyptien, vit sur une autre plage, de l'autre coté de la «colline». Lui dort dans un recoin de l'ancien théâtre: «Je me fous de ce qui se passe. Les Américains? Je ne les ai jamais vus.» Saddam Hussein interdisait la pêche sur le lac, sous peine de prison. Sauf pour lui-même: «Un des vendeurs qui m'achète le poisson m'a raconté que des types du palais pêchaient parfois à la grenade. Demandez à Hassan là-bas, il doit bien savoir.»

Mais Hassan est muré dans son silence depuis le saccage des lieux. A Bagdad, un psychiatre de l'Hôpital Al Rashed nomme cela le «syndrome du raïs». Les gardes du corps, les flics chargés de la protection rapprochée du dictateur étaient le plus souvent recrutés dès l'adolescence, sevrés de force de leurs familles, envoyés dans des provinces lointaines pour s'y durcir le cuir, obligés parfois d'assister ou de commettre des crimes pour témoigner de leur fidélité. Saddam tombé, tout s'est écroulé. Des orphelins de la terreur.

Seuls les flots limoneux de l'Euphrate et du lac Tharthar renferment les secrets de l'ermite de Saddamiya. Mais même le fleuve l'abandonne. Saddam déboulonné, ses barrages l'ont été aussi et le lac recule chaque jour davantage. En aval, l'Euphrate s'est remis à cogner contre ses berges, à saper le sol sous les plantations de dattiers, à courir dans les canaux des maraîchers sunnites de Ramadi, Falloujah et sa région. Les producteurs d'oranges, de tomates et de melons du cru ont retrouvé le sourire. Leurs pompes, gérées par la tribu, crachent sous les assauts du liquide retenu autrefois en amont par des digues pour le bon plaisir du dictateur. Dans chaque bassin, les gamins plongent sous l'écrasant soleil d'été.

Le nouvel «Irak» a ses perdants et ses gagnants. Les paysans font partie des premiers. La réouverture des restaurants de Bagdad remplit leur bas de laine. Même les GI's se précipitent sur leurs récoltes, sans savoir qu'en ces pays sunnites, terre d'élection du parti Baas, la kalachnikov n'est jamais loin, prête pour régler à la nuit tombée les vendettas tribales. Hassan lui, a tout perdu. Il n'exclut pas, un jour, de prendre les armes contre les Américains. Sans trop savoir pourquoi. Le fleuve, le lac, l'Irak ont d'abord pour lui la couleur du sang.

Prochain article: A Hindiyah, dans la fournaise des briqueteries.