Ils sont le sel de l'Euphrate, sa légende, son histoire. Ils ont souffert sous tous les règnes, durant toutes les époques. Hussein Saleh et ses fils ont tous les mêmes pieds difformes, crevassés de brûlures, le même visage tanné et lézardé par le soleil. Leur Irak est celui de la terre, au sens propre. Cette terre qu'ils prélèvent sur les berges du fleuve, malaxent des heures dans l'eau croupie, puis disposent en rectangle dans les fourneaux qui longent le chemin de terre aux abords de Beris, l'ancienne Borsippa où, dit-on, le prophète Abraham naquit dans une grotte aujourd'hui vénérée des musulmans chiites.

Hussein et les siens sont les briquetiers de l'Euphrate. Leur tribu des Al-Erafar n'a jamais connu d'autre horizon que celui des colonnes de fumée noire crachées par le feu brûlant sous les briques, vendues ensuite à Hindiyah, Nassiriyah ou Bassorah. Le pétrole, ou plutôt le goudron noir ramené par barils rouillés de la raffinerie de Dora, près de Bagdad, a remplacé le bois comme combustible. Ali, l'un des huit fils de Hussein, l'enfourne par seaux entiers dans les trous aménagés à la base du fourneau. La colonne âcre brûle les yeux, masque le soleil, s'élève dans le ciel. La chaleur, déjà insupportable, grimpe d'un seul coup d'une dizaine de degrés: 60 degrés à l'ombre et 20 dinars la brique, soit un peu moins de deux centimes. L'Euphrate, siècle après siècle, les a toujours connus miséreux, pouilleux, victimes des hommes et de leur sol.

Les briquetiers ont connu toutes les geôles. A l'époque du roi Nemrod et de l'antique Mésopotamie d'Abraham, chaque brique utilisée pour les palais et les temples devait être gravée d'inscriptions. Les poèmes et les prières courraient ainsi le long des murs, comme les animaux sacrés de Babylone moulés dans la terre cuite des murs polychromes de la cité. La pratique est restée. L'esclavage a demeuré: «Une fois, des militants du parti Baas sont venus nous demander des briques pour un palais que Saddam voulait faire construire sur les bords du fleuve, près du barrage de Hindiyah raconte Hussein. Ils ont dit que nous devions les fabriquer gratuitement, et que toutes devaient comporter les initiales du raïs.» Saddam, pas avare de foucades, abandonnera ensuite le projet de palais. Et ordonnera aux briquetiers de ramener leur cargaison, pour ne pas laisser croupir au bord du fleuve les deux premières lettres de son nom, comme de vulgaires briques d'une construction abandonnée. «Les types du Baas sont revenus nous menacer, en nous interdisant de les revendre. On a dû les casser et les abandonner dans le désert.»

La légende d'Ali Ben Mohammed

Hussein et les siens vivent à Slar, un hameau désolé à l'ombre du sanctuaire d'Abraham, que marque le dôme vert d'une mosquée sur la colline sacrée de Beris-Borsippa. Quelques maisons en pisé recroquevillées sur leur cour, un puits à sec, un ancien marais asséché auréolé des nappes blanches de sel laissées par l'eau évaporée du fleuve. L'Euphrate est à trois kilomètres, marqué, au loin, par la ligne verte des dattiers et des roseaux. Il plonge du barrage de Hindiyah pour descendre sur Nassiriyah et s'engouffrer à la rencontre du Tigre dans le delta du Chatt Al-Arab où les «zangs», esclaves noirs des grands marchands arabes, trouvèrent refuge après leur grande révolte du IXe siècle. Les briquetiers se racontent encore, en chantant, la légende de leur chef Ali Ben Mohammed, lettré arabe né à la frontière persane, le Spartacus de ce désert écrasé de soleil. Quelques paroles coulent de la bouche édentée de Hussein. Saddam, qui réprima dans le sang la révolte des chiites de cette zone après la première guerre du Golfe, aimait paraît-il se faire réciter la légende. Surtout sa fin: lorsque les esclaves rebelles se rendent à la vue de la tête de leur chef décapité, plantée sur un poteau.

Les briques du temple antique de Borsippa s'enflamment au couchant. Au loin, un bus ramène une dizaine de femmes pieuses en «abaya» noire venues se prosterner devant la grotte sacrée. Les briquetiers de l'Euphrate ne voient que rarement les soldats américains. Une patrouille tous les deux jours environ. Sans que leur convoi ne s'arrête. Au pied d'un petit pont goudronné, au-dessus d'un canal, la trace de leur dernier passage occupe une poignée de gamins. Trois garçons s'ébattent dans le mince filet d'eau en se lançant deux bouteilles vides d'eau minérale. Au village, Hussein et les siens n'ont pas d'eau potable. Ils boivent celle du fleuve, qu'ils laissent décanter dans de grandes outres de terre cuite traditionnelles posées à l'entrée des maisons, en signe d'hospitalité. La seule fois où ils ont fait une halte, les soldats ont refusé d'en boire.

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