Ce fut, pour les médias du monde entier, la première vraie bataille de l'opération «Liberté de l'Irak», suivie presque heure par heure. Les Marines y rencontraient enfin la résistance redoutée de l'armée irakienne, épaulée par des commandos-suicides de fedayins. Même à la Maison-Blanche, l'évocation du pont de Nassiriyah, sur l'Euphrate, a sans doute fait craindre le pire. Les premières dépêches envoyées par les journalistes «embedded» avec les GI's racontaient leur traversée, sous le feu roulant des soldats de Saddam. Il fallait prendre le pont de Nassiriyah. Coûte que coûte. «On a tous cru au carnage, confirme un officier alors basé à Doha, au Qatar. Un pont, c'est toujours mythique pour des militaires. Celui-là, ce fut notre cauchemar.»

L'objet du «cauchemar» est là, posé sur l'Euphrate, presque désert, sans aucun garde. Un pont moderne, construit dans les années 1980 pour relier Nassiriyah – qui en compte trois autres, moins stratégiques – à l'autoroute inachevée qui remonte sur Bagdad. Ses piliers de béton s'enfoncent dans le limon du fleuve. Aux deux extrémités, un escalier rejoint la berge. Il débouche, côté ville, sur des maisons basses, couleur sable, mélange de bâtisses vite construites ponctué, çà et là, de demeures plus cossues. Les marches de l'autre rive atterrissent presque sous les dattiers, aux portes des cabanes des maraîchers. La bataille n'a pas laissé les traces que l'on s'attend à y trouver. Le seul bâtiment détruit est un ancien restaurant, en forme de bateau, où se réunissaient les dignitaires locaux du parti Baas. Mais ce ne sont pas les obus qui l'ont éventré. Les pillards s'en sont chargés. Seules quelques façades de maisons sont criblées d'impacts. Le panneau de béton sur lequel figurait le portrait de Saddam est resté debout. Il arbore maintenant l'effigie d'un ayatollah chiite.

La prise du pont de Nassiriyah ne s'est pas déroulée comme on l'a cru. Les informations en provenance du front laissaient penser à une bataille rangée. La réalité a été à l'image de la guerre: un coup de boutoir blindé fulgurant dans une dictature vermoulue que seules quelques poignées de partisans ont tenté de défendre. Jalawi Abbas a tout vu. Son épicerie, juste à l'angle de la rue 4, du secteur 110 de la ville, s'est retrouvée dans la ligne de mire des Bradley, les chars américains: «On savait par la radio qu'ils s'approchaient de la ville. Leurs premiers éléments sont arrivés sur le pont vers 6 heures du matin. Ils s'étaient fait accrocher juste avant par des fedayins planqués dans le cimetière.» De la tourelle de leurs blindés, les Marines arrosent les abords du pont à la mitrailleuse pour couvrir leur avancée. En entendant l'épicier, les voisins accourent pour raconter. Ils désignent le pont: «Une cinquantaine de Marines se sont postés là, au-dessus des escaliers commente Mohammed, un autre boutiquier. Ils faisaient feu par intermittence. Les feddayins les ont attaqués à la roquette à trois reprises en fonçant avec leurs pick-up.»

Le jour le plus long

Le feu est nourri, mais localisé, bref. Les riverains se blottissent derrière les murs. Ils ressortent à la première accalmie. Le jour le plus long de Nassiriyah s'achève déjà. «Tout était fini à 9 heures. Trois fedayins sont morts. Je ne me souviens pas d'avoir vu de blessés américains. Nous, on était contents de voir les GI's.» En face, l'armée irakienne s'est volatilisée: «Les officiers étaient partis depuis deux jours. Quand leur caserne a été bombardée, elle était déjà vide. Les fedayins ont eu du courage de se battre dans ces conditions. Saddam a sans vergogne abandonné les siens», poursuit Mohammed. Nassiriyah devient alors la tête de pont de l'offensive. L'Euphrate est franchi. La blessure de l'abandon tragique de 1991, lorsque les troupes alliées parvenues à la porte de la ville abandonnèrent la population en révolte aux séides du dictateur, fait place au sentiment de libération: «On a compris que Saddam ne pourrait plus revenir en voyant passer les centaines de blindés, appuyés par des hélicoptères, des avions, des camions.»

Puis Jalawi Abbas se reprend: «Plusieurs civils irakiens ont été tués pour rien les journées suivantes. J'ai vu deux véhicules se faire mitrailler par les marines parce qu'ils ne s'étaient pas arrêtés à temps, juste là. Une femme et son enfant ont été déchiquetés.» Le vieux montre le bitume encore taché d'huile à l'entrée du pont. Les carcasses des voitures ont été enlevées, jetées dans le fleuve avec d'autres. Un gamin court vers l'endroit. Plusieurs capots rouillés sortent de l'eau. Comme si l'Euphrate, théâtre d'innombrables batailles au cours des siècles, avait, déjà, digéré la guerre.

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