Le bleu de la nappe liquide tranche sur la couleur ocre du sable et de l'argile. Des touffes d'herbe, soudain ressuscitées, jaillissent de la terre craquelée que la sécheresse avait rendue stérile. Sur la rue goudronnée qui longe le terre-plein désertique depuis peu inondé, un groupe d'hommes s'affaire à descendre d'un pick-up deux embarcations que plus personne, à Al-Hammar, ne croyait revoir naviguer un jour. Des hérons, plantés sur un îlot, narguent les pêcheurs et s'envolent à chaque lancer de leurs filets.

La vie a repris aussi à Fuhud, à Gurnah et dans le reste du Chatt al-Arab, le confluent marécageux de l'Euphrate et du Tigre qui se jette dans le golfe Persique. Les Bédouins qui avaient avancé leurs tentes et leurs chameaux jusqu'aux abords de ces bourgades jadis lacustres ont, pour la première fois, dû rebrousser chemin. Les carcasses détruites des maisons abandonnées lors des massacres et des vagues d'expulsions décrétées sous le régime de Saddam Hussein portent témoignage de l'horreur passée: la renaissance des Maadans, les Arabes des marais, est un des plus probants signes d'espoir de l'Irak nouveau.

Peuple crucifié

Al-Hammar fut l'épicentre de l'un des pires traumatismes humains et écologiques infligés à la terre de la Mésopotamie, à ses fleuves et à son peuple. Tout au bout du village, là où ne subsistent que les troncs secs des dattiers et les amas de briques des demeures détruites, le cheikh Hadam Mouhan Sefa, chef de la tribu des Al-Bushamma, égrène le nom de chaque famille et ressasse le spectacle tragique de leur départ, enfournés à coups de crosse dans des bus par l'armée du tyran. Saddam Hussein avait crucifié le peuple des marais, entré en rébellion contre lui après la première guerre du Golfe.

En 1992-1993, le maître de Bagdad avait, sous prétexte de reconversion de ces terres inondées en zone agricole, fait bloquer l'écoulement millénaire des eaux du Tigre et de l'Euphrate dans cette cuvette vantée par les poètes et les anthropologues*. Sa Garde républicaine mena l'épuration. «Ils sont arrivés par cette route, montre le cheikh Haddam en désignant le cordon de bitume qui relie Al-Hammar à Nassiriyah. Leurs blindés broyaient les barques, mitraillaient les hommes. Saddam a fait de nous des ruines», poursuit-il devant le moudhif, la maison d'hôtes en roseaux tressés tout juste reconstruite. Tout autour, seuls subsistent des murs borgnes et des tas de pierres. Durant cette décennie fatale, lui seul et quelques proches sont demeurés fidèles à la bourgade martyre.

L'opération «Liberté de l'Irak» a enrayé cette descente aux enfers. Lorsque les blindés des Marines sont arrivés sur la route d'Al-Hammar autrefois interdite aux étrangers, les pelles et les pioches sont aussitôt ressorties des villages. «Des vieux, des jeunes, des femmes, tous se sont précipités pour casser les digues du canal Saddam», raconte le cheikh. Le canal en question, creusé entre le Tigre et l'Euphrate pour réduire la salinité des eaux, avait été utilisé par le tyran pour drainer les marais et leurs innombrables canaux. Ses flancs ont éclaté sous les coups. L'eau s'est remise à couler le long des digues. Des flots timides, mais inespérés: «Je ne croyais jamais refaire cela», avoue un pêcheur, en plantant dans le sol la longue perche qui sert à manœuvrer sa barque, tout juste remise à l'eau.

Le dernier passage d'un officier américain à Al-Hammar remonte à la fin juin, pour introniser un comité local présidé par le cheikh Haddam et désigner deux policiers. Son oubli des politesses rituelles – l'ensemble des chefs de tribus n'avait pas été convié – a malheureusement ravivé les rancœurs. Reconnaissant, le peuple des marais grogne depuis contre les «occupants»: «Ils ont fait ce que nous rêvions de faire: déboulonner Saddam. Ils doivent maintenant s'efforcer de nous comprendre. Que pèse leur histoire, leur civilisation face à la nôtre?» peste, vexé, le chef de tribu. Son fils, dépêché à l'étage pour fouiller dans ce qui reste des archives, brandit deux photos anciennes d'Al-Hammar baignée par les marais, dans les années 50. Sur l'une d'elles, une fine barque menée par deux jeunes gens glisse sous les feuillages. Sur l'autre, la façade dorée des roseaux tressés d'un moudhif tranche sur une luxuriante végétation. Le jardin d'Eden, selon la légende, se trouvait dans ces parages. Le patriarche Noé y construisit son arche. Les forgerons sabéens, descendants de saint Jean-Baptiste, martelaient il y a des millénaires les lames des faucilles à roseaux. Dans les marais comme dans le reste de l'Irak, l'armée la plus puissante du monde doit aujourd'hui panser les plaies d'un grand pays blessé.

* Lire notamment «Les Arabes des marais» de l'Allemand Wilfried Thesiger. Collection Terre Humaine. Ed. Plon.