«Fermez bien vos coffres et rendez-nous l’argent de Moubarak, c’est l’argent du peuple égyptien.» Les Suisses de passage au Caire devront s’habituer à ce refrain. Abdullah, commerçant des abords de la place Tahrir, fait déjà ses calculs pour comparer la fortune évaluée du clan de Hosni Moubarak, président démissionnaire de l’Egypte, avec la dette publique de son pays. Il ajoute cependant: «Bravo. Vous avez été les premiers à bloquer cet argent. Vous pensez que vous pourrez nous le rendre un jour?»

Les spéculations sur la fortune de la famille Moubarak et de ses proches alimentent la presse égyptienne. La somme de 70 milliards de dollars revient le plus fréquemment. Ce chiffre a été avancé il y a quelques jours par le journal britannique «The Guardian» citant des «experts du Moyen-Orient» qui estiment que l’essentiel de l’argent liquide se trouverait dans des banques suisses, et les biens immobiliers en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis. C’est bien sûr invérifiable.

La réaction très rapide de Berne pour décider le gel des éventuels avoirs de la famille Moubarak en Suisse – une demi-heure après l’annonce du départ du président – n’est pas passée inaperçue. Durant plus d’une heure, vendredi après-midi, elle a été la principale information des journaux télévisés du pays. «Les réactions ont été extrêmement positives, explique Dominik Furgler, l’ambassadeur de Suisse au Caire. J’ai reçu beaucoup de messages dont ce SMS: «La Suisse est un grand pays!» Le problème sera à présent de tempérer les attentes folles des Egyptiens pour récupérer des milliards dont il reste à prouver l’existence. Lors de la chute de Ben Ali, des chiffres de plusieurs milliards de dollars placés dans des coffres suisses ont circulé. Les banques suisses, qui sont soumises à une législation très stricte pour identifier l’argent des dictateurs, n’auraient à ce jour localisé que quelques dizaines de millions de francs.

Selon le journal Al Ahram, citant des services de renseignement européen, Hosni Moubarak aurait profité de ses 18 derniers jours au pouvoir pour sécuriser sa fortune en la transférant sur des comptes à l’étranger «impossibles à tracer». «Nous avons connaissance de conversations urgentes au sein de la famille Moubarak sur la façon de sauver ces biens, expliquent ces sources. Et nous pensons que ses conseillers financiers ont déplacé une partie de leurs avoirs. Si elle avait de l’argent à Zurich, il pourrait bien être parti ailleurs à présent.»

Lundi, les autorités égyptiennes ont transmis une liste de noms et une demande de gel de leurs avoirs aux Etats-Unis, aux pays de l’Union européenne, ainsi qu’à la Suisse. Berne a dû légèrement adapter sa propre liste qu’elle avait préétablie. La demande égyptienne est très détaillée puisqu’elle implique jusqu’à un enfant mineur, mais elle ne concerne pas à ce stade la famille Moubarak. Certains analystes égyptiens évoquent un accord entre les chefs de l’armée et Hosni Moubarak: en échange de son départ, il serait protégé sur le plan financier. Ce sont des ministres et d’ex-ministres ainsi que des hommes d’affaires qui sont visés. Les médias égyptiens évoquent une cinquantaine de personnalités liées au pouvoir et une vingtaine d’hommes d’affaires sous enquête.

Le Conseil suprême des forces armées, qui dirige désormais le pays, a décrété une interdiction générale de sortie du pays pour tous les ministres, à l’exception de celui des Affaires étrangères et celui de l’Intérieur. «Cela veut dire qu’ils sont tous sous enquête, estime un diplomate européen. C’est un peu la chasse.»