Editorial

Rendre justice à un justicier

Quels que soient ses erreurs et ses aveuglements politiques, le fondateur de WikiLeaks, arrêté jeudi à Londres, ne mérite pas de finir sa vie derrière les barreaux

L’image fera date. Un homme à l’allure de vieillard est extirpé par des policiers de l’ambassade équatorienne à Londres. Ce prévenu n’est autre que le naguère flamboyant Julian Assange: le pionnier des fuites massives de documents secrets américains, ces fameux «leaks» dont les médias sont si friands, mais aussi le personnage trouble embrigadé par Moscou dans sa guerre de l’information contre Washington.

Sur les images tournées par la télévision russe Ruptly, qui suivait de près le triste dénouement londonien, le fondateur du site WikiLeaks n’est plus que l’ombre de lui-même. On le serait à moins après avoir passé sept ans confiné entre quatre murs.

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Les autorités britanniques ont beau jeu d’invoquer la justice. L’Australien s’y soustrayait depuis des années. Mais de quelle justice parle-t-on? Celle du Royaume-Uni, qui reproche à Julian Assange d’avoir violé ses conditions de garde à vue en se réfugiant à l’ambassade équatorienne pour ne pas avoir à répondre aux accusations de viol en Suède, une affaire classée depuis? Ou alors la justice de l’hyperpuissance américaine, qui le traque pour des motifs politiques?

Les masques sont définitivement tombés ce jeudi. A peine leur bête noire appréhendée, les Etats-Unis ont confirmé qu’ils réclamaient son extradition. Les charges britanniques apparaissent comme un prétexte et on comprend mieux pourquoi Julian Assange s’accrochait à sa prison équatorienne au péril de sa santé physique et mentale.

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Certes, le Royaume-Uni doit encore se prononcer souverainement sur cette extradition. Notez que l’Equateur a utilisé le même terme pour justifier sa décision soi-disant libre de révoquer le statut du réfugié Assange. On sait combien le pays latino-américain a subi de pressions pour livrer son hôte.

De la même manière, les Etats-Unis sont un Etat de droit. La justice y est indépendante. Mais cela n’a pas empêché Bradley Manning, qui avait transmis des documents à WikiLeaks, d’être condamné à 35 ans de prison, même si l’ancien soldat (devenu Chelsea Manning) a ensuite été gracié. Preuve que la raison d’Etat risque de l’emporter sur l’incontestable intérêt public des révélations de WikiLeaks.

Abandonné de tous au point d’être récupéré par Moscou, l’un des pires ennemis de la liberté de la presse, Julian Assange vaut la peine qu’on se mobilise pour le défendre. Quels que soient ses erreurs et ses aveuglements politiques, il ne mérite pas de finir sa vie derrière les barreaux.

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