L'indépendance acquise en 1962 change peu à l'affaire. L'Algérie reste tributaire de la France. La visite du ministre français des Affaires étrangères, Hubert Védrine, jeudi et vendredi à Alger, rend compte des rapports inégaux qu'entretiennent les deux pays. Alors que le nouveau président algérien, Abdelaziz Bouteflika, élu en avril, œuvre à la réconciliation nationale, l'image de l'Algérie, à l'extérieur, demeure celle d'un pays dangereux. Tant que cette image ne sera pas démentie, les discours des officiels algériens, selon qui le rétablissement de la paix intérieure est acquis en dépit d'un «terrorisme résiduel», sonneront faux.

Eu égard aux liens forts, de toutes sortes, qui unissent les deux pays, seule la France, en l'état, paraît en mesure de donner de l'Algérie une image rénovée. La venue d'Hubert Védrine à Alger est censée y contribuer. Le ministre pourrait annoncer, au cours de son séjour, la réouverture des consulats de France à Annaba et Oran ainsi que celle du Centre culturel français d'Alger. La France, pour éviter d'avoir à accueillir tous les Algériens fuyant leur pays en guerre civile depuis 1992, avait drastiquement limité le nombre des visas d'entrée. Il était descendu à 50 000 en 1997, quand, à la fin des années 80, il culminait à plusieurs centaines de milliers. Il devrait s'établir aux environs de 150 000 cette année, selon le Ministère français des affaires étrangères.

Mais c'est surtout le rétablissement des liaisons d'Air France avec l'Algérie, interrompues fin 1994 à la suite d'une prise d'otages à bord d'un Airbus de la compagnie française, qui doit fournir le signal, à l'Europe et au monde, que l'Algérie est redevenue un pays sûr et intéressant pour des investissements. Si la direction d'Air France voit d'un œil favorable la reprise des liaisons, économiquement profitables, les personnels de la compagnie, craignant pour leur sécurité, y sont plus que réticents, indique-t-on du côté français. Une équipe technique d'Air France évalue en ce moment les risques liés à une reprise. La décision que prendra la France sur le sujet est jugée capitale par Abdelaziz Bouteflika, qui assimile le retrait des compagnies aériennes européennes, imitant Air France à l'époque, à un «embargo de facto» imposé à son pays. Il aura pu tenir ce discours au ministre espagnol des Affaires étrangères, Abel Matutes, qui a précédé Hubert Védrine à Alger.

Le réchauffement franco-algérien, après la «bévue» du même Hubert Védrine, dont le ministère s'était dit préoccupé par les conditions de l'élection d'Abdelaziz Bouteflika, devrait aboutir à une rencontre, à Alger sans doute, entre le chef de l'Etat algérien et le président Jacques Chirac. Une autre rencontre, «prochaine», est prévue avec le premier ministre Lionel Jospin, a annoncé Hubert Védrine jeudi, sans plus de précisions. Un président français n'a plus fait de déplacement officiel en Algérie depuis Valéry Giscard d'Estaing.

Pour inégales qu'elles soient, les relations franco-algériennes ne sont pas à sens unique pour autant. Paris a un intérêt évident à une solide entente avec Alger. Mieux que personne, le pouvoir algérien peut faire en sorte d'empêcher des groupes terroristes islamistes d'opérer sur territoire français. L'Algérie, ensuite, est pour la France «une porte sur l'Afrique et le tiers monde», souligne Ahmed Mahiou, juriste à l'Institut de recherches et d'études du monde arabe et musulman (Iremam) d'Aix-en-Provence. Sans parler des perspectives économiques liées à l'exploitation des hydrocarbures algériens. Mais le lien le plus fort, le plus évident et aussi le plus enfoui, est le lien culturel dont découlent probablement tous les autres.