Quelle crédibilité donner au rapport publié lundi par 16 agences de renseignement américaines sur l'Iran? Si le président iranien estime que le dernier National Intelligence Estimate (NIE) porte un «coup de grâce» aux va-t-en-guerre, l'évaluation du programme nucléaire de Téhéran est reçue tantôt avec soulagement, tantôt avec scepticisme.

Le rapport opère un virage à 180 degrés par rapport aux conclusions du NIE de 2005. Il précise que l'Iran avait un programme nucléaire à des fins militaires, mais qu'il l'a arrêté en 2003. Plusieurs facteurs expliquent ce changement d'appréciation. Les Etats-Unis ont accru leur capacité de collecter clandestinement des renseignements sur l'Iran. Ils ont aussi procédé à des écoutes téléphoniques de responsables du programme nucléaire iranien, utilisé des données techniques de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) et analysé des photos prises en 2005. Celles-ci prouvent, selon les experts américains, que l'usine de Natanz, qui a soulevé les pires soupçons, était adaptée à l'enrichissement faible (5%) d'uranium mais n'était pas faite pour obtenir du combustible hautement enrichi destiné à la fabrication d'une bombe.

Analyse des intentions

Les différentes agences de renseignement appliquent aussi de nouvelles méthodes de travail, rendues nécessaires après la débandade du 11 septembre 2001 et la duperie des armes de destruction massive en Irak en 2003. Les analystes des différentes agences ne sont plus contraints d'être unanimes dans leurs conclusions, car cette manière risque de fausser l'évaluation en raison d'un réflexe de groupe. Pour le rapport NIE 2007, des équipes dites red teams ont même été créées pour mettre à l'épreuve les conclusions du rapport. Il ne s'agit plus non plus de considérer seulement les capacités de l'Iran, mais aussi ses intentions. Un responsable du renseignement américain cité par le Washington Post relève que, par le passé, chaque conclusion d'un rapport NIE reflétait le consensus atteint entre les différentes agences, soit le plus petit dénominateur commun. Ce n'est plus le cas. «Nous avons réalisé qu'il ne fallait pas déterminer la crédibilité de nos analyses par un vote à main levée», souligne-t-il.

Chercheuse associée à Science-Po Paris et spécialiste des Etats-Unis, Nicole Bacharan* pense que Washington a tiré les leçons de la débâcle irakienne - les renseignements américains, sous forte pression politique, avaient assuré de l'existence d'armes de destruction massive afin de justifier l'entrée en guerre. «Ce nouveau rapport révèle une réaction d'auto-protection des agences de renseignement à qui l'on a fait porter le chapeau du fiasco irakien. Les services de renseignement américains ont cette fois fait preuve d'une plus grande indépendance, car le pouvoir politique (George Bush) est très affaibli.» Ce n'était pas le cas en 2005. Obnubilée par sa logique de l'«Axe du mal», qui dès janvier 2002 rangeait l'Iran parmi les Etats voyous, l'administration américaine ne s'était pas privée d'exercer de très fortes pressions politiques sur les agences de renseignement.

Si Nicole Bacharan admet que, après plusieurs commissions d'enquête, le renseignement aux Etats-Unis s'est un peu amélioré, elle manifeste quelques réserves: «Les services secrets américains sont mal placés pour disposer des meilleures informations sur l'Iran. Washington n'a plus de relations diplomatiques avec l'Iran depuis 1979, ni de relations économiques. Il n'y a pas non plus d'échanges universitaires.» Quant à l'influence des renseignements israéliens, elle la minimise: «Washington échange et coopère avec Jérusalem. Mais depuis l'Irak, il garde ses distances.»

* Pourquoi nous avons besoin des Américains, Seuil, 2007