Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Dans la paisible station thermale, les anciens combattants racontent le chaos, la température qui ne décolle pas des –25 degrés pendant des semaines, les désastres militaires, mais aussi la ferveur des volontaires: des ultranationalistes.
© © sedrik nemeth pour le Temps

Témoignages

Répit helvétique pour des blessés de guerre ukrainiens

Un petit groupe de soldats blessés dans l’Est de l’Ukraine séjourne à Loèche-les-Bains à l’initiative d’un hôtelier. Sidérant contraste entre une paisible station et les témoignages d’un lancinant conflit

Quand Serhii commence son service militaire obligatoire fin 2013, il ne peut se douter que l’Ukraine va basculer. Bientôt, les manifestations sur la place Maïdan, à Kiev, font tomber le président Ianoukovytch, le protégé de Moscou. La suite, c’est un terrible retour de bâton: l’annexion de la Crimée par la Russie et le soulèvement du Donbass, les régions russophones de l’est de l’Ukraine acquises à l’ancien président. Le début d’une guerre qui ne dit pas son nom et qui est entrée dans sa cinquième année.

A 19 ans, Serhii est envoyé sur le front. Sa préparation? «Tu peux dire la vérité», chambrent les cinq autres anciens soldats invités à Loèche-les-Bains par un entrepreneur ukrainien, propriétaire d’un hôtel de la station valaisanne, qui avait organisé un séjour similaire en 2016. «J’étais un soldat débutant», reprend calmement le cadet du groupe. Ses deux semaines d’entraînement au combat ne l’ont en rien aidé quand sa jeep a été visée par une roquette. L’un de ses camarades est tué, lui y perdra une jambe. Il s’estime plutôt chanceux.

L’ironie du destin

«Au tout début de mon service, j’avais été déployé pour réprimer les manifestations de Maïdan, quelle ironie! A l’époque, je ne savais pas exactement comment me situer. Mais je crois que moi aussi je voulais que les choses bougent en Ukraine, malheureusement elles n’ont pas autant changé», estime-t-il. Après son amputation, il a obtenu une indemnité unique du gouvernement, dont il ne se souvient plus du montant.

Je ne raconte rien à mes proches, je ne veux pas les traumatiser

Roman, un ancien basketteur professionnel

«Ici, l’air est pur et c’est tellement tranquille que j’ai moins mal à la tête», respire Volodymyr. Les bains de Loèche ont offert des entrées gratuites. Mais aucune clinique n’a accepté de les accueillir, l’une se retranchant derrière une neutralité bien helvétique, de peur de froisser la clientèle russe si un geste envers les ex-soldats ukrainiens se savait. Le jeune homme a toujours des séquelles de l’explosion d’un obus juste au-dessus de lui en décembre 2015.

Il était alors resté cent soixante jours, en première ligne, près de Donetsk, la capitale des séparatistes. Certains de ses camarades sont toujours là-bas, dans les tranchées. Ils l’appellent une ou deux fois par mois. Les positions n’ont, depuis, presque pas bougé, les échanges de feu sont quotidiens. «Il y a deux possibilités, veut-il croire, soit nous lançons l’offensive, c’est le pire scénario, soit la frontière avec la Russie est enfin fermée et les séparatistes ne tiendront pas longtemps.»

L’implication russe

Moscou a beau nier être impliqué au Donbass, plusieurs de ces vétérans ont croisé le fer avec des unités russes. «Leurs tirs étaient beaucoup plus précis que ceux des séparatistes et je me rappelle les cadavres de soldats russes, souvent très jeunes, aussi des Tchétchènes», affirme Viktor, 51 ans, qui a été blessé lors de la retraite de Debaltseve en janvier 2015, l’une plus des cuisantes défaites ukrainiennes. Il lui reste une dizaine d’éclats d’obus dans chacun de ses bras. Pour la première fois, il n’a pas sonné au détecteur de métaux à l’aéroport en partance pour la Suisse. L’ancien sniper baisse le regard: «J’ai des flash-back. Il faudrait beaucoup de vodka pour que je raconte tout ce que j’ai fait là-bas. La guerre me poursuit.»

Dans la paisible station thermale, les anciens combattants racontent le chaos, la température qui ne décolle pas des –25 degrés pendant des semaines, les désastres militaires, mais aussi la ferveur des volontaires: des ultranationalistes, que Moscou considère comme les héritiers des envahisseurs nazis de la Seconde Guerre mondiale. Ils se souviennent aussi de l’aide de médecins américains, les uniformes et les casques envoyés provenant de pays européens ou les anciens instructeurs de l'armée israélienne, d’origine ukrainienne.

«Moi je n’avais pas participé aux rassemblements de Maïdan, enchaîne Oleksii. Je me souvenais de la révolution orange de 2004 qui n’avait rien changé. Mais, quand nous avons perdu la Crimée, j’ai rejoint un bataillon de volontaires. Mon père m’aurait accompagné mais il est décédé à ce moment-là d’un problème cardiaque. S’il y avait eu moins de corruption, il aurait pu être soigné. Cela a renforcé ma conviction pour un vrai changement en Ukraine.»

«Nous avons payé notre indépendance»

«Quand je suis parti, ma mère m’a dit: chaque pays doit se battre pour son indépendance. L’Ukraine l’a eue gratuitement quand l’URSS a disparu. Désormais, je crois que nous avons payé.» Oleksii est un miraculé. Il a été blessé à Ilovaïsk, un autre fiasco des forces ukrainiennes, où des centaines de soldats ont été tués pendant leur retraite. «Blessé aux deux jambes, j’ai rampé sur plusieurs kilomètres avant d’être capturé par des Russes. Ils nous ont bien mieux traités que les séparatistes. Quand ces derniers nous ont brièvement surveillés, pendant un changement de garde, j’ai failli être exécuté.»

Oleksii a depuis retrouvé sa famille et va rendre visite aux enfants de ses camarades qui ne sont jamais revenus. Il a toujours des problèmes d’ouïe et il lui manque un bout de pied. Le séjour en Suisse le remplit d’optimisme. «C’est très inspirant. Nous pouvons construire un nouveau pays pour nos enfants.» En attendant, la guerre continue et aucun des vétérans ne se risque à chiffrer le nombre de soldats encore au front.

Plutôt que de venir me voir, les vétérans préfèrent parler entre eux. D’où l’importance de ce séjour en Suisse.

Andrii Kozinchuk, le psychologue militaire qui accompagne le groupe

«Je ne raconte rien à mes proches, je ne veux pas les traumatiser», souffle Roman, un ancien basketteur professionnel, qui a combattu en vain pour que les forces ukrainiennes conservent l’aéroport de Donetsk. Touchée par un obus, cette armoire à glace a été projetée deux mètres en arrière.

«Plutôt que de venir me voir, les vétérans préfèrent parler entre eux, dit Andrii Kozinchuk, le psychologue militaire qui accompagne le groupe. D’où l’importance de ce séjour en Suisse.» Appelés en masse sous les drapeaux ou engagés volontaires, un quart de million d’Ukrainiens ont enduré les combats du Donbass. «Nous sommes le bouclier de l’Europe, milite Andrii Kozinchuk, mais nous ne pourrions résister sans son soutien.»

Publicité
Publicité

La dernière vidéo monde

La Corée du Nord organise le plus grand show du monde. Mais pourquoi?

Cela faisait 5 ans que le pays adepte des grandes démonstrations de force n'avait plus organisé ses «jeux de masse», où gymnastes et militaires se succèdent pour créer des tableaux vivants devant plus de 150 000 spectacteurs. Pourquoi ce retour?

La Corée du Nord organise le plus grand show du monde. Mais pourquoi?

n/a