L'espace d'une visite officielle de trois jours à Washington, Joschka Fischer a pu oublier cette semaine ses soucis allemands. Son passé d'extrémiste de gauche qui le rattrape dans son pays n'a jamais été un obstacle dans ses discussions avec les nouveaux dirigeants américains. Ce chapitre révolu de la vie du ministre allemand des Affaires étrangères n'a intéressé personne aux Etats-Unis, où l'on préfère regarder en avant.

Passé «sauvage»

De retour à Berlin vendredi, Joschka Fischer se prépare à des jours difficiles. Certes, l'information judiciaire ouverte lundi contre lui – soupçon de faux témoignage – semble devoir être rapidement classée. En revanche, l'opposition conservatrice, ravie des déboires du ministre, menace de faire du passé de Joschka Fischer l'objet d'une commission d'enquête parlementaire. Début mars, le ministre devra encore une fois s'expliquer devant le parlement. Il sera appelé à faire «toute la lumière» sur ses agissements «révolutionnaires» dans les années 1970 à Francfort.

Finalement, ce que Joschka Fischer a pu faire est moins décrié que son rapport à la vérité. Le ministre tait-il des éléments de sa biographie qui seraient gênants pour l'exercice de sa fonction de vice-chancelier? Cette question agite l'Allemagne depuis que le ministre vert, anticipant son audition devant le tribunal qui jugeait l'ex-terroriste repenti Hans-Joachim Klein, a lui-même donné deux entretiens fleuves à Stern et à Spiegel sur son passé «sauvage».

Sans doute Joschka Fischer est-il aujourd'hui partiellement piégé par sa propre stratégie. Parfois vague, parfois loquace, le brillant orateur qu'il est en a dit suffisamment pour provoquer la curiosité et éveiller des soupçons. La moindre de ses paroles est désormais auscultée et confrontée aux souvenirs des témoins de l'époque. Sur un point, Joschka Fischer est pris en faute. Des photos le montrent participant à une conférence de l'OLP en 1969 à Alger, dont une résolution appela à la victoire finale du peuple palestinien sur Israël. Cet épisode contredit largement une réponse qu'il avait donnée à Spiegel en janvier.

Si bien que le ministre ne peut désormais plus prendre la parole sans être soupçonné de mentir, dans les faits ou par omission. Un climat d'hystérie est entretenu à son égard, un peu à l'image du harcèlement dont fut victime Bill Clinton dans l'affaire Lewinsky. Au fond, ses contradicteurs, dont les arrière-pensées sont transparentes, voudraient prouver qu'il a eu des contacts avec des terroristes, contrairement à ses dénégations.

Cette guerre d'usure semble toutefois ne pas entamer la grande popularité du chef de la diplomatie allemande. Des sondages publiés vendredi révèlent que 72% des Allemands ne souhaitent pas la démission du ministre le plus apprécié du pays. Le public donne ainsi tort à tous ceux qui cherchent à affaiblir le vice-chancelier, et avec lui la coalition SPD-Verts qui dirige l'Allemagne depuis deux ans et demi.

Joschka Fischer n'est pas pour autant à l'abri. D'autres critiques fusent des rangs de son propre parti. Son action de ministre des Affaires étrangères y rencontre peu de compréhension. Dernier litige, son soutien diplomatique aux frappes américaines et britanniques contre l'Irak. Sa petite phrase – «Nous n'avons pas à critiquer les Etats-Unis» – met une nouvelle fois à l'épreuve la cohésion des Verts.

Comme lors de la guerre au Kosovo, Joschka Fischer est accusé par les siens de «s'aplatir» devant les Etats-Unis et de brader une valeur fondatrice du parti: la foi dans la résolution pacifiste des conflits. Les bombardements sont «nuisibles» pour le peuple irakien et «défavorables» à la relance du processus de paix dans la région, critiquent des écologistes. Sentant le danger, la direction nationale du parti, à la botte de Fischer, a vite réagi, réussissant à mettre une sourdine à ces critiques. Désormais, les Verts présentent l'intérêt déclaré des Américains «pour une solution politique» en Irak comme un succès imputable à l'intervention de Joschka Fischer.

Ménager Washington et Moscou

Le ministre n'a que faire du romantisme pacifiste en vogue dans son parti. Sans doute désapprouve-t-il l'action américaine en Irak, comme l'assurent ses proches. Mais il profite de l'immense liberté que lui laisse le chancelier Schröder pour poursuivre un objectif politique à ses yeux supérieur: tenter de rapprocher la Russie et les Etats-Unis dans une grande négociation concernant le futur bouclier antimissiles à l'abri duquel se rangeront l'Europe et bien sûr l'Allemagne. C'est pourquoi il ménage Washington comme il a ménagé Moscou en dépit de sa guerre en Tchétchénie. Le risque étant de décevoir définitivement l'électorat des Verts.