Crise

Quelles réponses à la révolution «jaune»?

L’acte IV de la mobilisation des «gilets jaunes» en France a confirmé, samedi, que cette révolte ne peut pas rester sans réponse. Pour Emmanuel Macron, qui s’exprimera ce lundi à 20h après avoir reçu les partenaires sociaux, l’échéance sera décisive

Alors, quelles réponses?

1. Il faut redonner d’urgence du pouvoir d’achat

C’est le slogan le plus souvent entonné par les «gilets jaunes». Hier encore, à Paris, la hausse de 30% du SMIC – le salaire minimum en vigueur en France, fixé à 1498,70 euros brut avant cotisations sociales, et 1185 euros net – était de loin la revendication numéro un des manifestants. Problème: une augmentation d’environ 200 euros coûterait tout de suite près de 10 milliards d’euros et toucherait immédiatement les finances des entreprises, qui pourraient de nouveau freiner les embauches. Elle ne profiterait en outre qu’au 1,6 million de Français rémunérés au SMIC, pour une population active de 26,6 millions.

L’indispensable coup de pouce financier à la veille de Noël devra donc, pour être efficace et calmer durablement le jeu, toucher une partie beaucoup plus grande de la population, par exemple tous les Français qui perçoivent moins de 2000 euros par mois. L’autre élément décisif concerne la fiscalité et en particulier les hausses de taxes indirectes, comme celles sur le carburant, alors que l’annonce, le 4 décembre, d’un moratoire de plusieurs mois par le premier ministre, Edouard Philippe, soit 700 millions d’euros de manque à gagner pour l’Etat, n’a convaincu personne.

Contre le favoritisme

Parmi les pistes fiscales pouvant être activées rapidement figure la possibilité de relever les allocations familiales pour les ménages les plus modestes, tout en maintenant leur limitation (instaurée sous le quinquennat de François Hollande) pour les foyers déclarant plus de 90 000 euros de revenus annuels.

Autre levier pour répondre aux accusations de favoritisme envers les riches: l’annonce d’une taxe de solidarité, éventuellement temporaire, payée par les ménages qui acquittaient l’impôt de solidarité sur la fortune jusqu’à sa réforme partielle entrée en vigueur depuis le début de 2018 (seuls restent surtaxés les biens immobiliers de plus de 1,3 million d’euros). Vient enfin le casse-tête fiscal des retraités, qui ne digèrent pas la hausse de 1,7 point de la contribution sociale généralisée (appliquée sur tous les revenus, y compris les pensions). Le report du prélèvement à la source à partir de janvier (pour éviter une nouvelle ponction fiscale) est aussi évoqué. Dans tous les cas, Emmanuel Macron devra mettre la main au portefeuille dans un pays où les prélèvements obligatoires sont les plus élevés de l’UE, avec 47,6% du PIB, soit plus de 1000 milliards d’euros par an. Sacré casse-tête.

2. Il faut ouvrir une grande négociation sociale

Ce chapitre-là devrait démarrer ce lundi, lorsque Emmanuel Macron recevra à l’Elysée les partenaires sociaux, syndicats et patronat. L’idée d’un nouveau «Grenelle du pouvoir de vivre, social et écologique» – en référence aux Accords de Grenelle de mai 1968 qui, réunis au Ministère du travail, en face de l’ambassade de Suisse à Paris, avaient mis fin aux manifestations d’ouvriers en accordant une revalorisation de 35% du SMIC et de 10% pour tous les autres salaires – avait été lancée dès le début du mouvement par Laurent Berger, le leader du syndicat CFDT, numéro un dans le secteur privé, mais elle n’avait pas été reprise. Ce qui apparaît rétrospectivement comme une grave erreur.

Au cœur de cette négociation devrait figurer, outre la question salariale, celle de la formation, avec la promesse du gouvernement de former 500 000 personnes d’ici à la fin du quinquennat. Mais les dossiers les plus épineux seront à coup sûr celui de la réforme de l’assurance chômage et celui de la réforme des retraites, toutes deux prévues pour 2019.

Trois idées maîtresses

Coté indemnisation chômage, Emmanuel Macron a toujours défendu trois idées fortes: une limitation de la durée d’indemnisation (deux ans jusqu’à 53 ans, trois ans au-delà), l’ouverture de droits pour les salariés démissionnaires et le resserrement des contrôles. Côté retraites, le plan Macron consiste en la création d’une retraite universelle (au lieu des 42 régimes existants) calculée à partir des points acquis (que l’on pourra acheter pour revaloriser sa pension) au lieu du nombre de trimestres cotisés (entre 161 et 172 actuellement).

Le patron de la CFDT a mis la barre très haut pour cette éventuelle négociation, réclamant «qu’on mette sur la table des sujets tels que le pouvoir d’achat ou la transition écologique juste et un moratoire sur toutes les fermetures de services publics dans les territoires». Le versant libéral du macronisme se retrouverait touché. Et peut-être coulé.

3. Il faut faire un geste politique fort

«Retour au peuple», répètent certains manifestants. «Dissolution de l’Assemblée», lisait-on samedi sur une banderole. Difficile pour Emmanuel Macron de s’engager sur l’un ou l’autre de ces terrains tant l’arme institutionnelle pourrait se retourner contre lui.

Démissionner? Il faudrait une énorme aggravation de la situation pour qu’on en arrive là. Dissoudre l’Assemblée nationale? C’est ainsi que le général de Gaulle s’était sorti (à son avantage) des événements de mai 1968. Mais seulement parce que, lasse des nuits d’émeutes, l’opinion publique avait fini, après le 24 mai – après l’ouverture des négociations de Grenelle –, par se retourner contre l’insurrection. Or, pour l’instant, l’opinion semble toujours favorable aux «gilets jaunes».

Quelle majorité en cas de dissolution?

Dissoudre l’Assemblée, comme l’avait fait Jacques Chirac en avril 1997 après le blocage de la France provoqué par les réformes de son premier ministre, Alain Juppé – ce qui avait amené au pouvoir les socialistes de Lionel Jospin –, serait donc faire un sacré pari. Quelle majorité sortirait de nouvelles élections? Faudrait-il repasser par une période de cohabitation?

Reste l’éternelle hypothèse de la «politique fusible»: le changement de premier ministre. Critiqué au sein même de la majorité, Edouard Philippe semblait peu fringant la semaine dernière en cafouillant sur la «suspension», puis le «report» et enfin «l’annulation», imposée par l’Elysée, de la hausse de la taxe sur l’essence. Les précédents ne manquent pas. Le général de Gaulle avait renvoyé Georges Pompidou après Mai 68. François Mitterrand avait sacrifié Pierre Mauroy après les manifestations pour l’école libre, en 1984.

Rien de tel cette fois. Quinquennat et présidentialisation à outrance obligent, Edouard Philippe n’est pas un symbole pour les «gilets jaunes» et il faudrait un remplaçant capable de renouer d’emblée le dialogue. L’ex-socialiste Ségolène Royal? Le président de droite des Hauts-de-France Xavier Bertrand? Le centriste François Bayrou, qui rendit possible son élection mais dut quitter le gouvernement à cause des «affaires»? L’actuel ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, ou le chef de la diplomatie, l’ex-socialiste breton Jean-Yves Le Drian? Rumeurs et hypothèses. D’autant plus que ce n’est pas la tête du locataire de Matignon qui est demandée par les manifestants, mais bien celle du président de la République.

Dernier geste possible: la reprise du projet de réforme constitutionnelle – très mal en point – pour imposer la baisse du nombre de parlementaires (les élus nationaux sont très souvent pointés du doigt par les «gilets jaunes») et élargir la possibilité de référendums d’initiative populaire. «Jupiter» se réinventerait alors en apôtre de la démocratie directe.

4. Il faut changer de registre présidentiel

Adieu «Jupiter» et la disruption. Bonjour la participation et l’écoute, à tous les niveaux de l’Etat. Depuis une semaine, alors que beaucoup de «gilets jaunes» avouaient leur frustration devant son silence, Emmanuel Macron a consulté. Résultat: ses interlocuteurs, en particulier les maires, ont brossé devant lui le tableau de sa spectaculaire impopularité dans la France des territoires et des classes moyennes, qui l’accuse de l’avoir abandonnée au profit des villes et des riches.

Problème: présider autrement exigerait d’avoir à disposition un entourage de rechange et une capacité à rassembler au-delà des clivages politiques. Ce que le début de quinquennat a échoué à faire après la débauche initiale de quelques personnalités de droite, dont Edouard Philippe, ou de gauche, comme le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian.

Plus de sobriété à l’Elysée

Difficile, aussi, pour Emmanuel Macron de changer ce qui l’isole beaucoup d’une partie de la population après avoir tant séduit: son jeune âge, et sa conviction que la France doit être à l’aise dans l’économie mondialisée. On peut en revanche parier sur l’arrivée d’une période de sobriété à l’Elysée, vu les polémiques suscitées par les rénovations en cours de la salle des fêtes du palais présidentiel. Le vrai problème est qu’Emmanuel Macron avait fait du face-à-face direct avec le peuple son registre privilégié. Et qu’il a aujourd’hui (presque) tout perdu sur ce terrain-là.

(Collaboration: Béatrice Houchard)


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